Conversations avec Rafał Blechacz
(Mis à jour :25 décembre 2025)
![]() |
| Récital de Rafał Blechacz à Taipei (Taïwan), le 5 septembre 2025 (📸 Bach inspiration)
|
💫 Radio Poznań, Alina Kurczewska, 🎄25 décembre 2025 🎄
« […] J’ai compris que l’éthique et l’esthétique étaient directement liées à ce que je fais au quotidien : la musique, les valeurs esthétiques et les valeurs métaphysiques.
"Ce n'est qu'en surmontant la souffrance que nous atteignons la paix. Et la paix nous mène finalement à un état au-delà des mots."
[…] Le final de la Polonaise-Fantaisie joue un rôle extraordinaire ; il me semble être un « hymne de victoire ». Certains y voient l’expression de la nostalgie de Chopin pour sa patrie, chargée de dimensions historiques et politiques — et c’est tout à fait juste. Mais personnellement, j’y trouve un sens plus profond : celui d’une victoire obtenue par la compréhension et le dépassement du sens de la vie humaine et de la souffrance. La souffrance nous conduit souvent à une forme de victoire; ce n’est qu’en la surmontant que nous atteignons la paix. Et la paix nous mène finalement à un état au-delà des mots. C’est aussi une communion avec l’amour, l’Absolu, la présence qui donne sens à toutes nos actions.
"Parfois, j’ai l’impression que le son seul peut exprimer davantage que les mots."
La contemplation ne s’achève jamais : pouvons-nous ouvrir nos cœurs pour accepter ce sens, ou bien, en le rejetant, resterons-nous éternellement en conflit ?
Pour moi, l’accord final de la Polonaise-Fantaisieest d’une beauté suprême; il me remplit d’un sentiment d’accomplissement ultime. Je termine toujours cette œuvre avec une profonde émotion et un sentiment intérieur de victoire…
Non, je ne suis pas sûr qu’ajouter davantage de mots ait encore une valeur. C’est quelque chose qui doit être ressenti. Parfois, j’ai l’impression que le son seul peut exprimer davantage que les mots. […] »
Tous mes remerciements à N. I., qui m’a aimablement transmis la traduction anglaise de cet entretien réalisé en polonais.
💫 Saarbrücker Zeitung, Florian Schneider, 10 janvier 2026

Le Chopin de Blechacz « rayonne de l’intérieur »
"Contribuer ainsi à un vivre-ensemble social plus juste"
« La musique pour piano de Chopin m’a toujours fasciné. Marquée par des moments de sentimentalité et une grande finesse musicale, mais aussi par une force expressive intense, j’y vois l’expression d’un homme qui avait réellement quelque chose à dire au monde à travers sa musique. Ces instants de sentimentalité et d’expression, j’aimerais les transmettre au public à travers mes interprétations de Chopin, et contribuer ainsi à un vivre-ensemble social plus juste — ce qui est aujourd’hui absolument indispensable. [...] »
« La réponse est simple : la musique pour piano de Chopin est sensible, subtile et unique. Ces qualités devraient être profondément intégrées par chacun, car c’est seulement ainsi que notre société peut bien fonctionner et qu’une coexistence pacifique peut être garantie. »
« Pour moi, le langage musical de Chopin est un langage de la découverte. Dans chacune de ses œuvres, je découvre sans cesse de nouveaux éléments qui élargissent mon horizon musical, le développent et me font avancer de manière cohérente. »
"Merci pour tout !"
« C’est très simple : "Merci pour tout !" »
« Les amateurs de musique qui souhaitent s’évader du quotidien pendant quelques heures et qui sont ouverts aux rêveries musicales sont parfaitement à leur place avec la musique de Chopin. Grâce à ces grandes œuvres pour piano, le public parvient toujours à oublier ses soucis et à laisser derrière lui, pour un temps, tout ce qui est négatif. »
« Cette question n’admet qu’une seule réponse : une importance de tout premier ordre. Car si Frédéric Chopin venait un jour à disparaître des scènes de concert du monde, une part essentielle du romantisme serait tout simplement perdue. »
💫 Głos Wielkopolski (Voix de la Grande-Pologne), Marta Jarmuszczak, 20 novembre 2025 
"Il [mon piano Steinway] est même venu avec moi à Paris"
[...] Fait intéressant : Blechacz transporte dans de nombreux lieux, via une société spécialisée, son propre piano Steinway.
« Il est même venu avec moi à Paris », a ajouté l’artiste.
L’instrument a également été transporté à Poznań, et c’est sur ce piano que l’artiste jouera lors de son prochain concert.
💫 Radio Wnet, Stanisław Bukowski et Józef Skowroński, 4 novembre 2025 
"Il faudrait accorder moins de place aux mathématiques et au calcul des points, et davantage à la sensibilité individuelle des membres du jury [du Concours International Chopin à Varsovie]"
[...] Dans l’entretien, il a également abordé un thème lié à l’édition de cette année : le système de notation. Blechacz souligne que, selon lui:
« il faudrait accorder moins de place aux mathématiques et au calcul des points, et davantage à la sensibilité individuelle des membres du jury. C’est elle, précise-t-il, qui devrait déterminer le verdict. »
Blechacz ne faisait pas référence au système d’évaluation dans le contexte des résultats de cette année, mais répondait à une question concernant sa possible participation au Concours en tant que juré. Il ne compte pas être juré :
« Il m’est difficile de dire qui doit être éliminé. »
Bien que beaucoup estiment que Rafał Blechacz devrait siéger au jury du Concours Chopin, le pianiste ne se voit pas lui-même dans ce rôle. Il explique que ses expériences lors de concours à Bydgoszcz et à Vigo lui ont laissé un sentiment d’inquiétude :
« Lorsqu’il faut barrer un nom, j’ai l’impression que l’on fait du tort à quelqu’un ».
Il reconnaît qu’il a « payé le prix » de ses précédentes expériences en tant que juré.
"Le do mineur est l’une de mes tonalités préférées. Elle possède un drame et une profondeur qui fascinent les compositeurs depuis des siècles."
« Le do mineur est l’une de mes tonalités préférées. Elle possède un drame et une profondeur qui fascinent les compositeurs depuis des siècles. »
"L’on parvient aux choses belles, aux choses grandes, par la souffrance."
« l’on parvient aux choses belles, aux choses grandes, par la souffrance.»
"J'aime particulièrement jouer Chopin en Pologne, en France et au Japon."
[...] Blechacz aime particulièrement jouer Chopin en Pologne, en France et au Japon. [...]
💫 tvn24.pl, Monika Olejnik, 23 octobre 2025 
"Je pense que Chopin lui-même aurait du mal à remporter ce concours à notre époque"
« Je pense que Chopin lui-même aurait du mal à remporter ce concours à notre époque, dans notre ère », a-t-il reconnu.
💫 blog.carturesti.ro, Petruş Costea, 18 septembre 2025 
J’ai enregistré les 25 premières mazurkas de Chopin, mais elles ne seront disponibles, dans un premier temps, qu’en ligne. En 2027, l’intégrale des Mazurkas sortira sous forme d’un double album.
J’ai enregistré les 25 premières mazurkas de Chopin, mais elles ne seront disponibles, dans un premier temps, qu’en ligne. Ensuite, vers la mi-2026, paraîtra le disque que j’enregistre actuellement à Dresde : des concertos pour piano de Mozart et Beethoven. Puis, en 2027, l’intégrale des Mazurkas sortira sous forme d’un double album, également disponible en CD.
Le pianiste de la première moitié du XXe siècle que j’aurais le plus aimé rencontrer, c’est Josef Hofmann
Je peux dire que j’ai « étudié » un peu avec Koczalski, dans un certain sens, car j’ai lu attentivement son livre sur la manière d’interpréter Chopin, et le volume était accompagné d’un CD de ses interprétations – très intéressantes. Par exemple, il ne jouait pas les Études comme de simples exercices techniques, mais avec une vraie approche musicale. On peut dire que Koczalski était en quelque sorte un « petit-fils » de Chopin, puisqu’il avait été l’élève de Karol Mikuli, lui-même élève de Chopin. Mais celui que j’aurais le plus aimé rencontrer, c’est Josef Hofmann. Sa manière de jouer me fascine, mais aussi le fait qu’il était un homme aux intérêts multiples [il fut aussi un inventeur prolifique, avec plus de 70 brevets déposés – note du traducteur]. Je suis convaincu qu’une rencontre avec lui m’aurait énormément enrichi.
💫 LRT.lt (radio et télévision nationales lituaniennes), Renata Dunajewska, 15 janvier 2025 
"L'information que j'ai reçu le Prix spécial du public n'est pas donnée très souvent. Et c'est aussi un prix très précieux pour moi"
Oui, c’est vrai. Premier prix. Le deuxième prix n’a pas été décerné. Et il y a un certain nombre de ces prix, tout aussi importants et très appréciés par les pianistes, à savoir le prix de la meilleure interprétation des Mazurkas, de la Polonaise, du Concerto pour piano avec orchestre de Chopin. Et un prix très important financé par Krystian Zimerman pour la meilleure interprétation d’une Sonate. Mais peut-être que l’information que j’ai reçu le Prix spécial du public n’est pas donnée très souvent. Et c’est aussi un prix très précieux pour moi.
J’ai reçu la médaille d’or du concours. Cependant, ce dont vous parlez, c’est d’une couronne de laurier argenté. C’était aussi un beau moment pour moi, parce que pendant la période communiste cette couronne de laurier n’était pas décernée, parce qu’il y a une invocation qui fait référence à Dieu : « Que Dieu te bénisse dans ta carrière artistique ». Et les autorités l’ont interdit, mais en 2000, cette tradition a été rétablie. Et j’ai eu beaucoup de chance qu’en 2005, une telle couronne soit remise au gagnant. Et je l’ai eu et je l’ai à la maison à ce jour. C’est un souvenir très précieux.
"Lorsque j'ai reçu le prix Gilmore en 2014, j'ai acheté le plus grand Steinway de concert, et deux claviers supplémentaires, avec lesquels je vais parfois à des concerts."
Lors de votre première visite à Vilnius en 2007, vous m’avez dit que vous aviez reçu un piano en cadeau.
Avec les pianos, c’était effectivement un peu compliqué, mais je rencontrais toujours des gens qui m’aidaient. Quand je me préparais pour le concours de piano au Japon, à Hamamatsu, c’était en 2003, je n’avais qu’un piano droit à la maison. Le répertoire était assez exigeant, alors un piano à queue a commencé à me manquer. Yamaha m’a alors prêté un piano à queue pour trois mois, ce qui m’a beaucoup aidé.
Plus tard, après avoir remporté ce concours, je me suis acheté un piano à queue, mais pas encore un modèle de concert. Cependant, après le Concours Chopin, la société PKN Orlen, qui a sponsorisé le Concours Chopin, a financé une sorte de bourse ou de prix pour le meilleur Polonais du concours. Et les fonds que j’ai reçus ont servi à acheter un piano Steinway, modèle B. Un très bel instrument, dont je joue encore aujourd’hui. Cependant, lorsque j’ai reçu le prix américain Gilmore piano en 2014, j’ai acheté le plus grand Steinway de concert avec ces fonds, et deux claviers supplémentaires, avec lesquels je vais parfois à des concerts. [...]
"Une œuvre inhabituelle de Frédéric Chopin est la Polonaise-Fantaisie Opus 61. C’est une oeuvre cosmique pour moi."
Avez-vous une pièce préférée de Chopin ?
Lorsqu’il s’agit de ces souvenirs du Concours Chopin, le Concerto pour piano [en mi mineur] est probablement le plus important. D’autre part, pour moi, une œuvre inhabituelle de Frédéric Chopin est la Polonaise-Fantaisie Opus 61. C’est une oeuvre cosmique pour moi.
Quand j’ai commencé à la jouer après le Concours Chopin, j’y revenais de temps en temps très volontiers, et à chaque fois quelque chose de différent apparaissait, au niveau de la polyphonie, parfois de l’harmonie, à laquelle je n’aurais peut-être pas prêté autant d’attention auparavant; je trouve quelque chose d’intéressant, et cela me pousse toujours à regarder l’œuvre d’une manière légèrement différente, avec une interprétation un peu différente. Elle se développe donc tout le temps.
💫 7 meno dienos (7 jours d'art), Dalia Musteikytė, 9 janvier 2025
"Maintenant, [...], je dois jouer davantage – environ six heures par jour.
[...] Combien d’heures par jour passez-vous à jouer de votre instrument ?
Pendant mon enfance, je jouais consciencieusement environ trois heures par jour. Maintenant, comme j’enregistre beaucoup et que j’ai un répertoire immense à entretenir pour que mes doigts ne l’oublient pas, je dois jouer davantage – environ six heures par jour. Beaucoup ? Eh bien, ce sont simplement mes heures de travail, comme pour toute autre personne qui travaille. Lorsque je voyage ou que je donne des concerts, je passe moins de temps au piano, car avant de monter sur scène, je veux préserver ma fraîcheur. [...]
💫 Il Corriere Musicale (Le courrier musical), Monika Prusak , 21 octobre 2024
"Je suis très honoré de pouvoir faire cette "substitution posthume" de Maurizio Pollini"
[...] Nous nous approchons doucement de votre récital à Milan. [...] Il s'agit d'un concert unique dédié au grand pianiste récemment décédé, Maurizio Pollini. Quelles émotions accompagnent une telle occasion ? [...]
« [...] La seconde partie du concert est entièrement dédiée à Chopin, car Maurizio Pollini était un grand interprète de sa musique, en plus d'être le lauréat du Concours Chopin [en 1960, ndlr]. Ce choix me semble plus que naturel. Je me sens extrêmement honoré de pouvoir effectuer cette "substitution posthume" à M. Pollini. Je suis très heureux et fier de pouvoir jouer ce concert.
"Les artistes peuvent jouer un rôle important pour éveiller l'intérêt des gens envers la musique"
Je ne sais pas si vous serez d'accord pour dire que la musique "savante" traverse actuellement une certaine crise. Vous avez déjà évoqué l'importance du public, mais c'est justement le public, et en particulier les plus jeunes, qui semble moins intéressé par le répertoire classique au profit de la production commerciale. Craignez-vous que cette crise s'aggrave ? [...]
En ce qui concerne la crise, je pense qu'elle dépend de la partie du monde où l'on se trouve. Par exemple, lorsque je joue en Asie, au Japon ou en Corée, je suis toujours très surpris de voir combien de jeunes assistent aux concerts. Je serai bientôt en Chine, et j'ai entendu dire qu'il y a là-bas un énorme intérêt pour la musique classique. [...] En ce qui concerne l'Europe, dans certains endroits, je vois très peu de jeunes. Cependant, je crois que cela dépend aussi d'une certaine approche de l'éducation musicale. Je pense que les artistes peuvent jouer un rôle important à cet égard, pour éveiller l'intérêt des gens envers la musique.
Ces dernières années, j'ai commencé à donner des conférences sur la musique. J'ai décidé de donner des concerts dans les écoles de mon pays, dans les petites villes, afin qu'en jouant un répertoire spécifique, je puisse aussi en parler et que les jeunes puissent connaître la musique de manière plus approfondie. [...]
"Ce qui est fondamental dans la musique : l'idée de partager la beauté avec les autres"
Il est également très important de sélectionner les bonnes personnes qui, d'une certaine manière, "gèrent" la carrière, car nous savons que nous, les artistes, ne pouvons pas nous occuper de tous les détails. Il est évident qu'il faut organiser des concerts, et confier cette tâche à quelqu'un. Et c'est agréable de trouver les bonnes personnes qui ont aussi une passion pour la musique, car ainsi nous évitons diverses difficultés, y compris les dangers de la commercialisation. Il est bien connu que la promotion des concerts d'un artiste est indispensable dans le monde moderne et dans les médias modernes, mais cela ne devrait jamais occulter ce qui est fondamental dans la musique : le message artistique, l'idée de partager la beauté avec les autres. Pour cette raison, il faut veiller à ne pas perdre cet amour, et à prendre soin en permanence du développement de sa propre personnalité. »
💫 Polskie Radio, Róża Światczyńska, 15 octobre 2024
"Ces concerts en espaces plus petits et intimes donnent la sensation d’une plus grande proximité avec le public. On peut mieux imaginer ce que ressentait par exemple Chopin"
[...] L’artiste a donné des concerts en Basse-Silésie [Pologne], dans des lieux où l’on entend rarement des artistes de cette envergure. Rafał Blechacz s’est produit aussi bien dans des stations thermales renommées que dans des salles communales. Comme il l’a souligné, ce fut une expérience extraordinaire pour lui.
« Au quotidien, je joue dans de grandes salles de concert, mais ces concerts en espaces plus petits et intimes donnent la sensation d’une plus grande proximité avec le public. On peut mieux imaginer ce que ressentait par exemple Chopin, jouant dans des concerts si intimes, entouré de spectateurs qui étaient assis tout près de lui et admiraient son jeu.
"Une attention totale, un respect, une envie de comprendre cette musique et de s’immerger dans l’univers que je créais à ce moment-là"
Ce cycle de concerts intimistes dans de petites localités est, selon le pianiste, un projet très important, car de nombreuses personnes ont l’opportunité d’assister pour la première fois à de la musique classique en direct. [...] Rafał Blechacz a souligné que, bien qu’il ait joué dans de petites villes de Basse-Silésie [notamment à Polanica et à Szczawno-Zdrój], le public qui est venu à ses concerts savait parfaitement comment se comporter.
Il n’y a pas eu d’applaudissements entre les mouvements de la sonate, ce qui est remarquable et louable, car parfois même au Musikverein de Vienne, j’ai entendu des applaudissements après le premier mouvement du Concerto de Beethoven. Ici, en revanche, il y avait une attention totale, un respect, une envie de comprendre cette musique et de s’immerger dans l’univers que je créais à ce moment-là." [...] »
![]() |
| Rencontre de trois lauréats du Concours Chopin — Krystian Zimerman, Rafał Blechacz et Bruce Liu — au Suntory Hall de Tokyo, le 8 février 2024 (une vidéo est disponible en suivant ce lien: Dariusz Dega) |
💫 Polonorama, Marzena Mavridis, 26 novembre 2023
"Une interprétation d'une œuvre donnée ne révèle pas toute sa profondeur, toute sa richesse. Il faut plus de temps pour en expérimenter toute la beauté et la partager"
Après de nombreuses années d’une carrière de rêve, vous vous êtes demandé quels sentiments suscite en vous l'interprétation du Concerto de Chopin ?
« Cela suscite toujours de très grandes émotions. Les Concertos en mi mineur et en fa mineur m'accompagnent tout au long de ma vie. Bien sûr, il y a des périodes où je m'éloigne de ce répertoire – alors je joue d'autres œuvres, mais ces retours sont toujours des moments magnifiques. Je me rends compte, bien qu'il semble que je connaisse très bien ces œuvres, que, de temps en temps, je découvre de nouveaux détails que j'aimerais partager lors des concerts suivants. Et c'est beau, car cela me rappelle à quel point nous avons affaire à un génie immense en la personne de Chopin. Une interprétation d'une œuvre donnée ne révèle pas toute sa profondeur, toute sa richesse. Il faut plus de temps pour en expérimenter toute la beauté et la partager.
"Lorsque nous entendons une œuvre de Chopin, même une personne qui n'est pas fortement liée à la musique classique peut immédiatement dire : oui, c'est Chopin"
Qu'est-ce que la musique de Chopin représente pour vous, qu'est-ce qui vous touche chez lui ?
Je me suis un jour demandé comment définir ce style unique de Chopin. Il y a quelque chose de particulier : lorsque nous entendons une œuvre de Chopin, même une personne qui n'est pas fortement liée à la musique classique peut immédiatement dire : oui, c'est Chopin. C'est cette combinaison exceptionnelle d'harmonie et de mélodie, d'une manière extrêmement poétique. C'est peut-être cette poésie chez Chopin qui ressort immédiatement et nous touche profondément. Je suis aussi conscient que Chopin a été fortement inspiré par la musique folklorique et la musique opératique, les belles lignes mélodiques du bel canto, les influences de l'opéra de Mozart. Mais effectivement, Frédéric Chopin a créé son propre style absolument unique, qui ne nécessite peut-être pas vraiment de définition, mais qui doit simplement nous émerveiller. Je suis heureux de pouvoir, après le Concours Chopin, partager sa musique avec le monde entier.
"En ce qui concerne la musique de Chopin, son style est une sorte de sacralité qu'on ne doit pas détruire"
Cela signifie-t-il que vos interprétations des œuvres varient à chaque fois pendant les préparatifs d'un concert ?
[…] Il est essentiel de respecter le style du compositeur, de préserver le style de Chopin, afin de ne pas se perdre dans ce que certains appellent la "liberté artistique", mais de toujours garder le compositeur et ses intentions au premier plan. On peut, dans ce cadre, exprimer ses émotions, mais en ce qui concerne la musique de Chopin, son style est une sorte de sacralité qu'on ne doit pas détruire.
[...] votre approche de certaines œuvres change-t-elle et évolue-t-elle à chaque étape de votre vie ?
C'est une évolution, un développement. […] C’est une belle histoire, nous pouvons l’enrichir de nouvelles expériences qui ont eu lieu dans notre vie et qui nous enrichissent émotionnellement. […]
Est-ce que votre doctorat en philosophie a influencé votre approche de certaines œuvres, et dans quelle mesure la musique et la philosophie sont-elles liées pour vous ?
Cela se connecte assez fortement, surtout si vous traitez d’un domaine aussi spécial que la philosophie de la musique. C’est une sorte de point de rencontre à la frontière de la musicologie et de la philosophie. Il y a beaucoup de publications intéressantes, de livres de différentes périodes, qui traitent de la musique d’un point de vue philosophique, d’une expérience esthétique. Nous avons également d’excellents philosophes polonais qui traitent de ces sujets – par exemple, Roman Ingarden ou des textes de Zofia Lissa. […] Mais ma première fascination a été la philosophie en général, l’histoire de la philosophie. Cela a commencé avec l’Antiquité et cet intérêt a été grandement influencé par mon professeur de polonais au lycée, qui a donné un aperçu philosophique très riche de l’époque dont nous discutions pratiquement dans chaque cours de langue polonaise. Cela m’a rendu très curieux et j’ai voulu développer cet intérêt. Ensuite, il y a eu des concours, le Concours Chopin, des concerts, et ce n’est qu’après un certain temps, en 2009, 2010, que j’ai pu approfondir un peu plus [...].
"Le public prend aussi une part active dans la création de l'interprétation qui existe à ce moment-là, ici et maintenant"
Pensez-vous que la philosophie pourrait aider de nombreux musiciens à comprendre l’ensemble du processus de création d’œuvres données ? Comment vous a-t-elle aidé ?
[…] Chaque personne arrive à un moment de sa vie où elle pose des questions plus profondes : d'où venons-nous, où allons-nous, des questions sur notre existence, donc, d'une certaine manière, c'est inévitable. [...] Le texte sur l'expérience esthétique m'a fait prendre conscience que le public prend aussi une part active dans la création de l'interprétation qui existe à ce moment-là, ici et maintenant – ce sont des choses importantes.
Compte tenu des divers niveaux de culture dans le monde, quel public vous surprend le plus ? Quelles réactions du public vous ont le plus étonné jusqu'à présent ? [...]
[...] Chaque public est unique dans un pays donné. Par exemple, le public allemand est assez concentré ; il faut le convaincre avec ses interprétations. C'est un public raffiné, mais une fois convaincu, il peut réagir avec un enthousiasme exceptionnel, récompensant généreusement un concert ou un artiste. Le public néerlandais est un peu plus chaleureux que le public allemand, bien qu'il puisse aussi y avoir des surprises. Ils font volontiers des standing ovations, parfois même en plein concert. Le public italien, quant à lui, est très vif, parfois même pendant l'interprétation. Ils peuvent applaudir ou crier "bravo", un peu comme à l'opéra après une aria. Une fois, j'ai été surpris par une situation où je n'avais même pas terminé une pièce – il y avait un silence prolongé, et les applaudissements ont éclaté. C'était dans un théâtre à Bari, il y a quelques années. [...]
En novembre dernier, vous avez été juré au concours Paderewski. Comment votre expérience dans divers concours a-t-elle influencé votre évaluation de vos pairs ?
C'était ma première expérience de ce genre. Je pense que pour l'instant, je ne vais pas poursuivre dans cette voie. Il est très difficile de juger, de comparer les interprétations, d'évaluer ses collègues. Ce n'est pas un chemin que je veux suivre. Bien sûr, les concours sont nécessaires et offrent des opportunités de carrière aux jeunes artistes, mais je ne suis pas forcément la personne qui doit évaluer mes pairs (rires). [...]
"Certains me demandent si je voudrais enregistrer un album regroupant toutes les œuvres de Chopin. Peut-être que oui... Je réfléchis sérieusement à enregistrer l'intégralité des Mazurkas"
Pouvez-vous nous dévoiler vos projets pour l'avenir de votre carrière musicale ?
J'ai des projets pour enregistrer un nouvel album avec un orchestre, car jusqu'à présent, je n'ai enregistré qu'un seul album de ce type, avec les Concertos de Chopin. Je me suis surtout concentré sur des œuvres pour piano solo. Maintenant, je voudrais réaliser un second enregistrement avec orchestre, comprenant des Concertos de Beethoven et Mozart. Certains me demandent si je voudrais enregistrer un album regroupant toutes les œuvres de Chopin. Peut-être que oui. Récemment, j'ai enregistré deux Sonates, et je réfléchis sérieusement à enregistrer l'intégralité des Mazurkas de Chopin. Ce serait un projet de grande envergure, donc j'ai beaucoup, beaucoup de projets (rires).
Qu'aimez-vous faire et qu'est-ce qui nourrit votre inspiration ?
Les voyages. Bien que, dans le cadre professionnel – même si pour moi, la musique est bien plus qu'une simple profession – il n'est pas toujours possible de profiter des voyages, car on est très concentré sur la musique et sur la performance. Mais parfois, il y a des opportunités, comme aujourd'hui ou lors de précédents séjours au Japon, où l'on a deux ou trois jours après un concert dans des lieux fascinants comme Athènes. Dans ces moments-là, on peut apprécier la vie et trouver de l'inspiration dans d'autres formes d'art.»
💫 Twój Styl (Ton Style), 2 août 2023, Anna Rączkowska
"Quand j’ai appris le Nocturne en si majeur de Chopin, j’ai réalisé que je préférais être pianiste plutôt qu’organiste"
[...] Quand avez-vous joué la première pièce de Chopin ?
« J’avais 10 ans. En 1996, j’ai participé à un concours de piano pour enfants à Gorzów et là, le Nocturne était la pièce obligatoire – je l’ai préparé pour la première étape. [...]
Quand j’ai appris le Nocturne en si majeur [Opus 32 n°1], j’ai réalisé que je préférais être pianiste plutôt qu’organiste. [ce qui était son rêve d'enfant; voir également l'entretien avec Damian Gruszczyński du 28 janvier 2023] [...]
"La musique de Chopin est une combinaison unique de poésie et d’harmonie. Avec lui, tout est équilibré"
Votre prochain album avec des œuvres de Chopin enregistrées pour Deutsche Grammophon vient de sortir. Qu’est-ce qui vous captive dans sa musique ?
Pour moi, c’est une combinaison unique de poésie et d’harmonie. Avec lui, tout est équilibré – rythme, couleur, dynamique. Rien ne prévaut, tout fonctionne ensemble dans des proportions telles que tout changement perturberait la structure. Comme dans le livre de Bach – changer une note gâcherait tout. Cela rend la musique de Chopin parfaite. Mathématique, mais aussi poétique. C’est peut-être pour cela qu’il est si attrayant et reconnaissable. Même pour quelqu’un qui n’est pas familier avec la musique classique. C’est probablement le plus grand génie de ce compositeur.
"Quand j’ai commencé à jouer plus de Chopin, j’ai réalisé que c’était le langage le plus approprié, grâce auquel je pouvais probablement m’exprimer pleinement"
Est-il votre créateur préféré ?
Maintenant, oui, même si je n’en étais pas conscient depuis le début. J’ai commencé par Bach, puis il y a eu l’époque de Mozart, Beethoven et Haydn, mais quand j’ai commencé à jouer plus de Chopin, j’ai réalisé que c’était le langage le plus approprié, grâce auquel je pouvais probablement m’exprimer pleinement. Et il en est ainsi à ce jour. [...]
"Je me rappelle la finale, mon dernier passage et les applaudissements qui ont éclaté avant même que l'orchestre ait terminé. Des moments magnifiques."
L’expérience d'un concours est-elle si marquante que vous vous en souvenez constamment ? Ou peut-être préfèrez vous ne pas y penser ?
Aujourd’hui, lorsqu’un pianiste joue les deux dernières pages du Concerto en mi mineur de Chopin, je me rappelle la finale, mon dernier passage et les applaudissements qui ont éclaté avant même que l'orchestre ait terminé. Des moments magnifiques. Je ne veux pas m'en éloigner, je préfère les garder dans mon cœur.»
💫 Luzerner Zeitung (Journal de Lucerne), Corina Kolbe, 29 mars 2023
"Chopin est devenu une sorte de compagnon de vie pour moi. Dans sa musique, je suis complètement moi-même."
[…] Le fait qu’il cherche inlassablement des vérités plus profondes semble tout aussi inhabituel à notre époque trépidante que son cercle constant autour d’une étoile fixe musicale.
« Chopin est devenu une sorte de compagnon de vie pour moi », admet-il. « Dans sa musique, je suis complètement moi-même. »
[...] Sur le CD ["Chopin", mars 2023], Blechacz combine cette sonate avec le Nocturne Op. 48/2, qu’il joue souvent en rappel en concert.
Chopin nous offre un large éventail d’états émotionnels très différents – mélancolie, tristesse, joie, énergie exubérante. [...] L’opéra a toujours été une source d’inspiration pour Chopin, et je veux que cela soit clair dans mon jeu. »
💫 Rzeczpospolita (République), Jacek Marczyński, 2 mars 2023
" J’ai senti que quelque chose de magique et de profond avait été créé"
[...] Ce genre d’expérience [métaphysique] est probablement plus facile à réaliser dans l’atmosphère d’une salle de concert, lorsque vous n’avez plus l’impression que jouer est un travail physique, et que vous et le public êtes complètement submergés par la musique.
« Cela arrive, mais cela ne peut pas être planifié. Le silence joue également un rôle très important. Une fois, à Hambourg, j’ai joué les Mazurkas Op. 17. Dans la dernière, l’accord final pianissimo se transforme en silence. C’était tellement long que j’ai eu l’impression qu’il appartenait à l'œuvre. J’ai senti que quelque chose de magique et de profond avait été créé. [...]»
💫 Chopin Institute, YouTube, Aleksander Laskowski, 2 mars 2023
"Pour être chopiniste, il faut avant tout écouter attentivement son cœur"
« Je ne peux pas imaginer le monde, je ne peux pas imaginer la vie sans la musique de Chopin, sans le piano et en général sans musique. Ce serait un cauchemar.
Pour être chopiniste, il faut avant tout écouter attentivement son cœur, et cela vous mènera dans la musique de Chopin. Maintenant, tous ces endroits, Paris, Żelazowa Wola, Brochów...etc, valent évidemment la peine d’être visités. Je pense qu’il est naturel que tous ceux qui interprètent Chopin et aiment cette musique aient envie de visiter ces lieux. Ils sont une inspiration particulière. Elargir vos connaissances sur un style particulier, un compositeur particulier, tout cela est certainement très important, très utile. Pourtant, vous devez écouter votre cœurr, cette intuition, car elle offre de bons indices. […] Mon intuition a ensuite trouvé confirmation dans une lettre de Chopin que j’ai lue, ou dans un article musicologique, ou ailleurs. C’est pourquoi je crois que c’est le chemin de base, la clé fondamentale pour construire cette interprétation individuelle, mais dans l’esprit du compositeur. Cette intuition particulière, le cœur, être naturel, être sincère dans tout cela. Emotionnellement sincère, évidemment. […]
"J’aime la musique de Frédéric Chopin, sa silhouette, sa personnalité"
J’aime la musique de Frédéric Chopin, sa silhouette, sa personnalité, que l’on peut peut-être le plus fidèlement glaner dans son art, ses œuvres, sa façon belle et spécifique de tisser les sons que je trouve si proches. J’ai toujours ressenti une aura d’exception lorsque je me suis tourné vers les œuvres de Chopin.
J’ai simplement senti que cette musique me tenait à cœur et à ma personnalité. Je crois que le concours Chopin de 2005 l’a prouvé, et laissez-moi vous dire que je serai un être humain parfaitement heureux, un artiste heureux, si cette aventure avec Frédéric Chopin se déroule d’une manière aussi extraordinaire, et si j’ai l’honneur d’interpréter ses morceaux et partager la beauté de sa musique jusqu’à la fin de mes jours.»
💫 Newsweek Polska (Newsweek Pologne), Damian Gruszczyński, 29 janvier 2023
"Dans mon travail d'interprétation, il n'y a jamais eu de calcul, tout se passe naturellement"
Qu'est-ce que la musique selon Rafał Blechacz?
« [...] Dans mon travail d'interprétation, il n'y a jamais eu de calcul, tout se passe naturellement. En particulier avec Chopin, j'ai toujours ressenti que c'était ma musique, que je m'y trouvais comme chez moi. Il y a des jours où je me sens plus classique dans Chopin, et d'autres où je navigue de manière romantique.
Ne pensez-vous pas qu'en Pologne, on a fait du tort à la musique de Chopin en répétant depuis des décennies, comme Gombrowicz, "que Chopin était un grand compositeur"?
Vous voulez dire en faisant de lui un monument par définition, sans nécessairement approfondir sa musique?
Exactement.
Il y a de ça [...]. Je pense que c'est aussi un problème d'éducation musicale dans notre pays, qui est insuffisante, pour le dire gentiment, voire inexistante. Il faut s'émerveiller de la musique elle-même, mais aussi apprendre certaines choses. [...] Si nous n'avons pas certaines bases, nous ne pourrons pas vraiment l'apprécier et la comprendre pleinement. […]»
💫 Sekielski Brothers, (Les frères Sekielski), YouTube, Damian Gruszczyński, 28 janvier 2023
"Je rêvais de devenir organiste"
A quel âge avez-vous commencé ?
« J'avais environ 4 ou 5 ans. Chez mes parents, il y avait un piano allemand fabriqué par Sommerfeld. J’ai imaginé ce piano comme une sorte d’orgue d’église, d'orgue à tuyaux. Mes premières fascinations musicales ont été sans rapport avec le piano à queue, mais l’orgue à l’église. Je rêvais de devenir organiste, mais cela n'a pas pu se concrétiser... (rires).J’ai commencé à apprendre le piano au centre de musique à Nakło, où je suis né. Ensuite, j'ai poursuivi ma formation à l'école de musique professionnelle de Bydgoszcz.Le piano et la musique de Bach étaient au centre de mon apprentissage. Bach a joué un rôle de pont entre la musique d’orgue et le piano. Notre éducation musicale commence par Bach. Et c’est une bonne chose que j’aie commencé avec Bach, car mon amour de la musique pour piano s’est intensifié, semaine après semaine.Et quand j’ai commencé à chercher les pièces de Frédéric Chopin, la première composition que j’ai interprétée était le Nocturne Opus 32 [en si majeur, n° 1], et j’avais envie de développer encore davantage cette tendance Chopin. Plus tard j’ai décidé que c’était ma véritable manière de décrire et de raconter la beauté de la musique avec des sons.[…] Jouer de l’orgue a grandement enrichi mon sens du legato.[...]
J’aimerais également mentionner Arthur Rubinstein
Le patron de mon école à Bydgoszcz.
Et vous avez remporté le 2e Prix au Concours de piano Arthur Rubinstein in Memoriam en 2002.
Oui en 2002. Et au Concours international de piano de Hamamatsu en 2003, le premier prix n’a pas été décerné. J’ai eu un ex aequo. Il y a eu deux deuxièmes prix et il m’a été attribué avec le pianiste russe Alexandre Kobryn. […] C’est à ce moment-là que j’ai eu ma première grande compétition internationale, ma première visite au Japon, beaucoup de nouvelles expériences. Et ce fut pour moi une compétition heureuse. Les concurrents étaient très forts et le répertoire immense. Il y avait quatre étapes. Le concours a duré plus de trois semaines, j’avais donc ce sens du devoir et du travail bien fait.
"C’est bien plus qu’un travail ou une profession. D’une certaine manière c’est une sorte de mission"
C’est ce que je voulais demander : à quoi ressemble l’enfance d’une personne qui accomplit tant de choses ? Parce que la perception générale est que cela est lourd de corvées.
Je n’aime pas le mot corvée. C’est du travail. Travail systématique. […] Et pour moi, c’est bien plus qu’un travail ou une profession. D’une certaine manière c’est une sorte de mission, je dirais. […]
[...] Je l’ai déjà mentionné auparavant, j’avais ma propre stratégie lors du Concours Chopin. C’était une stratégie un peu égoïste de me concentrer entièrement sur mon programme, sur moi-même, mes sentiments et mes émotions. Et une séparation complète de l’ambiance de compétition, et donc des journaliste et des médias comme la radio ou la télévision. Je n’ai pas lu les journaux, je n’ai pas écouté la radio. Tout cela pour être très plongé dans la musique. Dans mon programme et mes idées que j’ai développés au cours des mois et des années précédentes, comme ces préparations ont eu lieu relativement tôt, en fait, après avoir remporté le concours dont nous avons parlé à Hamamatsu, j’ai voulu que cela fonctionne. D’après mon expérience j’ai senti que ce serait une bonne stratégie qui fonctionnerait pour moi, sans écouter les autres participants, sans suggérer la performance de qui que ce soit. Et en fait, cela a fonctionné. […]
Oui, j’attendais avec mes parents et mon professeur. […] Krystian Zimerman m’a écrit une lettre de félicitations, disant qu’à partir de maintenant, je diviserais ma vie entre celle d’avant et celle d’après la compétition. Et il avait raison. Ce n’est pas que je sois influencé d’une manière ou d’une autre par cette lettre, mais par l’énormité des différents évènements, des choses, de nouvelles personnes et de nouvelles histoires. […]
"Le rang d’une œuvre musicale se mesure à la multiplicité de ses interprétations sensées"
Lequel des gagnants [ du Concours Chopin ] est pour vous un modèle ? Peut-être qu’il y en a plusieurs ?
[...] Le Pr Stróżewski a dit un jour que le rang d’une œuvre musicale se mesure à la multiplicité de ses interprétations sensées. Une œuvre musicale ne se résume pas à une seule interprétation, elle peut avoir une infinité d’interprétations, mais elles doivent être sensées. [...] Comment dire laquelle est plus judicieuce que l’autre ? [...]
Qui indiqueriez-vous alors ?
Krystian Zimerman, Martha Argerich, Maurizio Pollini.
Et quelques particularités de chacun d’eux ?
Ils sont complètement différents, mais tous fascinent. Mais aussi de nombreux autres gagnants de ce concours. De belles Mazurkas jouées par Fou Ts’ong, Adam Harasiewicz et son beau genre de style Chopin doré. Ainsi vous pouvez facilement vous inspirer de différentes choses et de différentes interprétations. Désigner un seul homme, un seul artiste est une voie très risquée.
"Après un concert, je n'arrive pas à m'endormir"
[…] Je ne sais pas si nos téléspectateurs le savent, mais Rafał très souvent ne veut pas rester après le concert à l’endroit où se déroulait ce concert et il revient.
Tout simplement parce que ce serait une perte de temps, car je n’arrive généralement pas à dormir après. Le niveau d’adrénaline est assez élevé alors j’essaie d’utiliser ce temps pour voyager. Je prends le volant et je continue. […]
D’où vous est venue cette idée ?
C’est une idée élaborée juste comme ça. J’ai eu quelques nuits blanches après le concert, que j’ai trouvées inutiles. Je m’endors après quatre heures du matin, alors que dois-je faire ? Je peux rattraper mon retard de courrier, certains retards liés à des problèmes de gestion, mais après le concert, je n’ai pas toujours envie de m’asseoir devant l’ordinateur. Pendant ce temps, se concentrer sur la route et sur la conduite est un moment de détente.
On dit que c’est une sorte de méditation
Je ne suis pas sûr, j’essaie plutôt d’être ici et maintenant en conduisant, et de ne plus analyser ce qui se passe sur scène.
C’est votre façon de vous isoler
Pour me retirer, m’apaiser, égaliser mon niveau d’émotions assez élevé lors des concerts. C’est comme ça que ça se passe, et ça marche pour moi, même si j’ai choisi plus souvent les avions après la pandémie. […]
"Les Préludes sont toujours au début"
Avez-vous déjà oublié un morceau lors d’un concert ?
Heureusement, pas encore , et j’espère que cela n’arrivera jamais. […]
[...] Nous avons évoqué la lettre de félicitations de Krystian Zimerman. Quels enregistrements vous a t-il proposé ?
[...] Il s’est dit fasciné par les six Préludes que j’ai interprétés au Concours Chopin lors de la première étape. J’ai débuté le Concours par le Prélude Opus 28 n° 7, et j’ai joué les suivants jusqu'au sol dièse mineur [n° 12]. Krystian Zimerman a donc suggéré qu’il pourrait être intéressant d’aborder ces Préludes, de les préparer tous, et de se lancer dans une carrière internationale en commençant par le début, par les Préludes, car, comme il l'a dit : "les Préludes sont toujours au début". J’ai aimé l’idée. Je les ai préparés et je les ai joués lors de divers concerts, on peut dire partout dans le monde, en Europe, en Amérique, et en Asie. Je me suis senti à l’aise dans ce cycle et j’ai décidé que deux ans après le Concours, j’enregistrerais ce matériel au studio d’enregistrement de Hambourg. C'est ainsi qu'est né le premier album. [...]
Disque d’or, immédiatement après quelques heures
C’était une sorte de réussite. Le premier album du lauréat polonais. [...]»
💫 ぶらあぼ (Bravo), Haruka Kosaka, 6 décembre 2022
"Je pense que ma mission est de transmettre, à travers la musique, de la bienveillance et de l’amour envers les autres."
Être une bonne personne. Je veux être une personne bienveillante et respectueuse envers toutes les personnes que je rencontre. L’humanité est la chose la plus importante.
Pour moi, il est extrêmement important de partager la beauté de la musique avec les autres, de partager mon amour pour la musique. La musique est ma vie. Ce n’est pas simplement un travail pour moi, c’est bien plus que cela. Je pense que ma mission est de transmettre, à travers la musique, de la bienveillance et de l’amour envers les autres.
💫 Časopis Harmonie (Magazine Harmonie), Jindřich Bálek, 10 mars 2022
"Il n’est pas nécessaire d’être Polonais pour pouvoir bien jouer Chopin. Le plus important n’est pas la nationalité, mais la sensibilité"
Oui, je suis très fier de Chopin et en tant que Polonais, je suis fier de l’affronter. Parfois, il m’est plus facile de comprendre le style musical de Chopin – surtout lorsque je joue des Mazurkas ou des Polonaises, il y a beaucoup de détails caractéristiques des danses polonaises, ainsi que dans les Concertos, le dernier mouvement du Concerto pour piano n° 2 est une danse typique de Cracovie. La musique folklorique polonaise est une grande source d’inspiration pour Chopin. Mais en général, il n’est pas nécessaire d’être Polonais pour pouvoir bien jouer cette musique, il y a beaucoup d’artistes qui jouent bien Chopin, ils ne sont pas Polonais et pourtant ils le sentent, ils comprennent le style même dans les Polonaises et les Mazurkas. Le plus important n’est pas la nationalité, mais la sensibilité [...]
💫 Ruch Muzyczny (Mouvement Musical), Karolina Kolinek-Siechowicz, 20 avril 2020
"Le Concerto en mi mineur de Chopin, en particulier le troisième mouvement me rappelle toujours le Concours Chopin"
« Le finale du Concerto en mi mineur n’est pas oublié. […] le Concerto en mi mineur de Chopin, en particulier le troisième mouvement – les deux dernières pages – me rappelle toujours le Concours Chopin. […]»
💫 Libération, Eric Dahan, 22 juillet 2012
"J'ai été influencé par Rubinstein, pour son rubato très naturel qui vient du cœur"
« Oui, par Rubinstein, pour son rubato très naturel qui vient du cœur ; par Michelangeli, qui fit preuve, dans Beethoven, Scarlatti et les Préludes de Debussy, d'un équilibre idéal entre intelligence et émotion ; enfin, par Paderewski, pour sa sonorité et son phrasé très naturels. Parmi les vivants, j'ai aimé rencontrer Maurizio Pollini et András Schiff. Pouvoir discuter avec des musiciens de ce niveau est enrichissant.
"Il faut garder le style du compositeur. Sinon, autant composer soi-même"
Croire en Dieu m'aide beaucoup dans mon art. Je cherche l'heure de la messe sur Internet, même quand je suis au Japon. Par ailleurs, je fais beaucoup de jogging et j'évite l'avion, trop déshumanisant. Je préfère conduire d'un concert à l'autre. Je m'intéresse beaucoup à la phénoménologie husserlienne, et participe à des séminaires sur les limites et la liberté de l'interprétation musicale. Je pense que l'artiste doit respecter les intentions du compositeur et trouver un espace qui lui permette d'exprimer également sa propre sensibilité. Notre jeu change en permanence, selon notre humeur. Mais il faut garder le style du compositeur. Sinon, autant composer soi-même.»
💫 Préface par Rafał Blechacz du livre de Piotr Witt : Chopin à Paris, une affaire non classée
"Mon jeu silencieux"
[...] Chopin disait parfois de sa musique « mon jeu silencieux ». Cela s'applique, je pense, à la sphère des émotions. Chopin ne trahissait pas d'émotivité exubérante, et sa riche émotivité était toujours contenue dans le classicisme dont elle était issue. Introvertie, son émotivité se traduisait dans les sonates pour piano en piano, mezzo piano. Même au point culminant, il n'accentuait pas le volume à l'extrême. [...] La lecture de ce livre m'a permis d'avoir une vision plus expressive de mon compositeur préféré. [...]
Rafał Blechacz interprète le IVe mouvement: Finale — Presto non tanto, de la Sonate n° 3 Opus 58, Tanzsaal an der Panke, Berlin, 2023
Note: afin de faciliter la recherche, en raison des contraintes de clavier, les noms cités sont orthographiés ici sans signes diacritiques, sans déclinaisons, ligatures, ni autres particularités typographiques: Rafal Blechacz, Naklo nad Notecia, Gorzow, Kasna Dolnam, Fryderyk, Katarzyna Popowa-Zydron, Damian Gruszczynski, Jacek Polanski, Halina Czerny-Stefanska, Torun, Roza Swiatczynska, Szczawno-Zdroj, Jacek Marczynski, Zelazowa Wola, Brochow, Pr Strozewski, Anna Raczkowska, Mirga Grazinyte-Tyla, coeur, oeuvre, Stanislaw Bukowski et Jozef Skowronski, Glos Wielkopolski


Commentaires
Enregistrer un commentaire