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Rafał Blechacz et Chopin

Rafał Blechacz

«L’artiste conduit la poésie jusqu’à l’impalpable» «Un coeur pur au piano, en nuances subtiles et racées»

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Le "dieu" Mozart

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     Le 20 juillet semble placé sous le signe de la perte : une lettre disparue, une broche tombée… et une douce illusion envolée, anéantie dans un quiproquo digne d'un opéra de Mozart. Dans une lettre aujourd’hui perdue, datée du 20 juillet 1831, Chopin informe sa famille de son départ prochain pour Munich, qu’il compte rejoindre en passant par Linz et Salzbourg.  1 2 À Salzbourg, accompagné de son ami Norbert Kumelski, il ne manque pas de visiter la maison natale de Mozart  3  — « son dieu », selon les mots qu'emploiera plus tard Antoine Marmontel, son contemporain :   « Mozart était son Dieu, J.S. Bach, un des maîtres préférés, recommandé à tous ses élèves. »  4     Tout comme dans un Prélude de Chopin, dans un air de Mozart, la simplicité et la grâce peuvent irradier un moment de trouble ou de désespoir — comme laisser tomber une broche — et toucher au sublime. Chopin ne confiait-il pas lui-même :    « Dans la musique de Mo...

Une voix

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     À la mi-juillet 1849, Delfina Potocka invite Chopin, alors très affaibli, à passer l’hiver sous un climat méditerranéen plus clément que celui de Paris, à Nice, où elle possède une maison.  Envoûté par le charme de sa voix — qu'il accompagnait souvent au piano    1 —, Chopin ne pourra l’entendre cet été-là, car elle séjourne en Allemagne : « Cher Monsieur Chopin, Je ne veux pas vous ennuyer par une longue lettre mais je ne puis rester aussi longtemps sans nouvelles de votre santé et de vos projets. Ne m'écrivez pas vous-même mais priez Mme Etienne ou cette excellente grand'maman qui rêve de côtelettes, de m'apprendre où en sont vos forces, votre poitrine, vos étouffements, etc, etc. Il faut penser sérieusement à Nice, pour l'hiver. [...]  Je souffre de vous sentir tellement abandonné dans la maladie et le chagrin. Je vous prie de m'envoyer quelques mots à Aix-la-Chapelle : poste restante. [...] Ici, il fait triste et ennuyeux, mais pour moi la v...

"Espaces imaginaires" à Nohant

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   « Je ne suis pas fait pour la vie à la campagne, mais l’air pur est une jouissance pour moi. Je ne joue pas beaucoup, mon piano est désaccordé ; j’écris moins encore […]. Je me sens dans une atmosphère étrange, cette année. Souvent le matin, je vais jeter un regard dans la chambre à côté, et je n’y trouve personne. [L’année précédente, sa sœur aînée Ludwika avait rejoint son frère à Nohant, bouleversé par l'annonce du décès de leur père, qu'il n'avait pas revu depuis plusieurs années]. Je suis toujours d’un pied chez vous, et de l’autre dans la chambre voisine où la maîtresse de la maison travaille — et, en ce moment, pas du tout chez moi, mais, comme d’habitude, dans des mondes étranges. Ce sont certainement des « espaces imaginaires » [en français dans le texte], mais je n’en éprouve aucune honte. Ne dit-on pas chez nous : « il est allé en imagination au couronnement ? ». Et moi, je suis éperdument un vrai Mazur — aussi ai-je, sans réfléchir davantage, composé trois no...

Accent polonais et confitures : Nohant, juillet 1842

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         Dans sa biographie de Chopin, Adam Zamoyski écrit : « L’arrivée de Chopin dans cette famille [de George Sand] dut apporter une distraction bienvenue pour les enfants, car sa compagnie était toujours agréable et il savait les amuser par ses jeux, leur apprenant des phrases polonaises à vous mettre la langue en vrille.  Ils riaient de son abominable accent en français, de sa grammaire défectueuse, ils écrivaient en parodiant le polonais :  “Salutxi a Grrrzzziiimałłłłła, quilski ne courski paska les filleski” [Salut à Grzymala, qu’il ne coure pas les filles].» Maurice, le fils de George Sand, signe cette lettre destinée à Wojciech Grzymała, dans le même esprit parodique :  « Mauriski, Troiski Juilletski 1842ski [Maurice, trois juillet 1842]» Chopin, quant à lui, ajoute en marge de la lettre:  « Ici, on fait des confitures (!) et on est très occupés.» 🍓 La cuisine de la Maison de George Sand à Nohant (📸 photo personnelle, 14 juin 2025 ...

Du rire aux larmes

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     « Quelle soirée nous avons passée, chère mère ! Tu eusses été bien heureuse d’entendre, comme nous, l’admirable talent de Chopin. Il n’a cessé que vers minuit de nous faire passer, à son gré, par toutes les émotions : heureuses ou tristes, gaies ou sérieuses, selon qu’il les éprouvait lui-même. De gauche à droite : caricatures de Liszt, Delacroix, Sand, et au centre, caricaturé en colibri : Chopin. Détail de l’éventail des caricatures, par Auguste Charpentier (📸  Musée de la Vie romantique , Paris)   « Je n’ai jamais de ma vie entendu un talent comme celui-là ; c’est prodigieux de simplicité, de douceur, de bonté et d’esprit. Il nous a joué une parodie d’un opéra de Bellini, qui nous a fait rire à nous tordre, tant il y avait de finesse d’observation et de spirituelle moquerie du style et des habitudes musicales de Bellini ; puis une prière des Polonais dans la détresse, qui nous arrachait des larmes ; puis une étude sur le bruit du tocsin, qui faisai...

📚 Paris 1833: l'envol

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     « … Si vous pouvez venir demain, ce serait bien aimable, je suis encore assez souffrante ; il me semble qu’un de vos nocturnes achèverait de me guérir... »  1  Par ces mots, Marie d’Agoult invite Frédéric Chopin à son salon du quai Malaquais, au début de l’année 1833. Marie de Flavigny (1805-1876), épouse du comte d’Agoult et bientôt liée à Franz Liszt par une passion amoureuse, n’en cultive pas moins une séduction subtile envers les deux jeunes pianistes, ravie d’associer à sa maison leurs noms désormais en vue. Un détail l’irrite pourtant : le nom de Chopin, qu’elle juge un peu vulgaire, évoquant « à la fois le litron de vin du troquet et la bonne affaire cueillie sur le trottoir ».  2   Liszt, soucieux de ménager sa susceptibilité aristocrate, contourne la difficulté en désignant son ami dans leurs correspondances sous les sobriquets de « Zopin » ou « l’Amico ».  3 4  « J'admire vos Études, elles sont prodigieuses » Plus ta...

Le revirement d'un féroce critique musical

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     En 1833, le critique musical berlinois Ludwig Rellstab s’exprimait avec sévérité à propos des premiers Nocturnes (op. 9) de Chopin, dans sa revue Iris , établissant un parallèle avec John Field, le compositeur irlandais considéré comme le créateur du genre : « Là où Field sourit, M. Chopin se tord en grimaces ; là où Field soupire, M. Chopin gémit ; où Field hausse les épaules, M. Chopin se cambre ; si Field ajoute quelques épices à son mets, M. Chopin y verse une pleine poignée de poivre de Cayenne. […] Nous conjurons M. Chopin de revenir au naturel. » Revue Iris du 2 août 1833, première page et début de l'article de Rellstab (📸 archive.org ) Mais six ans plus tard, le 5 juillet 1839, le même Rellstab revient sur le Nocturne op. 9 n° 2, fraîchement réédité, avec un regard métamorphosé : « Le monde a-t-il changé, ou bien est-ce nous qui avons changé ? [...] Ce nocturne nous paraît désormais léger et fluide. Il se présente avec aisance, même si son exécution pourra...