📚 Début 1835 : une complicité en musique
En ce début d’année 1835, malgré la distance qui sépare Frédéric Chopin de sa famille, la complicité demeure intacte. Une lettre du 9 février, écrite par son père Nicolas et sa sœur aînée Ludwika, en témoigne avec tendresse. On y découvre notamment d’amusants concerts domestiques autour de la chanson populaire « Malbrough s’en va-t-en guerre 1 ».
... le même air que je te jouais de la flûte que tu m’as gâtée quand je te la donnais pour joujou
Nicolas commence:
[…] Mais je vois par ta lettre que tu te plains de tes éditeurs, je te connais, ils profitent de ta bonne foi; ils savent que tu ne sais rien refuser et quand ils t’ont surpris ta parole, ils te tourmentent, car ils y trouvent bien leur compte en achetant les ouvrages à un prix très modique, car tu n’es pas assez tenace pour marchander.
[…] En voilà assez sur ce sujet si ce n’est que je suis vraiment surpris de ton extase de ce que je joue du violon et que ton bobo 2 de neveu bat la mesure; sais-tu bien que c’est un nouvel air de l’ancien temps [Malbrough], le même que je te jouais de la flûte que tu m’as gâtée quand je te la donnais pour joujou? Mais passons cela; comment vont tes affaires? As-tu toujours beaucoup de sangsues? Je crois que tu n’en manques pas, mais souviens-toi de mon refrain, une poire pour la soif, et il me semble que pour te mettre en état de refuser, tu ferais très bien de déposer tous les mois quelque chose de tes épargnes chez Messieurs Eichthal, ces braves gens, dont tu nous dis tant de bien […].
Je ne sais encore comment nous passerons les vacances, je t’en parlerai plus tard, […]. 3
Żywni improvise des « sauteuses »
Ludwika poursuit sur le même ton affectueux :
« Mon Fryciu bien aimé,
Tu as pu voir d’après la lettre de Papa qu’il se porte bien et qu’il est de bonne humeur. Il lui suffit de penser à toi pour que son front s’éclaircisse au milieu de ses ennuis avec les enfants [les pensionnaires]. […]
Je t’avouerai que tu as un peu piqué l’amour-propre de Papa en t’étonnant de ce qu’il joue du violon. […] Nous rions parfois de grand cœur, mais c’est bien rare. Je voudrais que tu fusses témoin d’un de ces concerts dont pour le piano, la palme revient à Żywny qui souvent improvise des « sauteuses ». Papa tient le premier violon et Bar [Barciński] le second ; la grand-mère chantonne, et le petit, battant la mesure avec la tête et les mains, accompagne le Malbrough une tierce plus bas. […] 4
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Mazurka op. 7 n° 1, édition de Klukowski, 1835: "le mazur préféré de Fr. Chopin joué au Théâtre des Variétés et lors des soirées dansantes" [Ulubiony Mazur Fr. Szopena grany w Teatrze Rozmaitości i na wieczorach tańcujących] (📸 mbc.cyfrowemazowsze.pl) |
Ta Mazurka — celle dont la troisième partie fait bam-boum-boum jouit de la plus grande faveur
Mais l’humour musical a dépassé le cadre familial. Les salons varsoviens se sont entichés de la Mazurka en si bémol majeur op. 7 n° 1, au grand amusement de Ludwika :
« Nous voyons avec quel empressement tes œuvres sont achetées quand leur éditions de Leipzig arrivent ici. Ta Mazurka — celle dont la troisième partie fait bam-boum-boum jouit de la plus grande faveur surtout quand elle est accompagnée par l’orchestre du Théâtre des Variétés. Elle a été jouée pendant toute la soirée au bal des Zamoyski. Bar[ciński] l’y a entendue de ses propres oreilles. Il nous a déclaré que tous en étaient extrêmement satisfaits pour la danse. Que dis-tu de te voir ainsi profané car, en vérité, cette Mazurka est plutôt faite pour l’oreille. Comme beaucoup de dames désiraient avoir cette Mazurka, Tymowski en a demandé la musique à l’orchestre et l’a donnée à Klukowski pour qu’il en fasse une nouvelle impression, et maintenant on peut l’entendre partout. 5 C’est la favorite. Que diras-tu quand tu sauras, que moi aussi, j’ai dû te profaner ? Au cours d’une soirée chez les Lebrun, on m’a demandé si je ne jouais point ta parfaite Mazurka et, […] je l’ai jouée pour la danse à la grande joie de tous. […] » 6
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| Médaillon représentant Ferdinand Hiller et Frédéric Chopin, daté de 1835, Cellule de Frédéric Chopin et George Sand [Celda de Frédéric Chopin y George Sand], Valldemossa (📸 artsandculture.google.com) |
À Varsovie, durant ce premier trimestre de 1835, on danse sur la musique de Chopin sans qu’il soit présent ; à Paris, c’est lui que l’on entend, mais dans les œuvres de ses amis.
Le 22 février, Ferdinand Hiller donne un concert à la Salle Érard, et y présente plusieurs œuvres récentes. Chopin interprète avec lui son Grand Duo pour deux pianos op. 135. 7
Cette soirée constitue aussi l’une des dernières grandes collaborations parisiennes entre les deux amis avant le retour de Hiller à Francfort, après le décès de son père. 8
Leur amitié fut même immortalisée sur un médaillon daté de 1835. 9 10
Quelques mois encore, la vie parisienne réunira les deux musiciens avant que leurs chemins ne se séparent.
1. Wikipedia: Malbrough s'en va-t-en guerre — Chants de France: Malbrough s'en va-t-en guerre
2. Dans la traduction polonaise de cette lettre rédigée en français, le terme « bobo » est remplacé par « Bobuś » (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina: Warsawa, 9 lutego 1835). Ce mot « bobuś » pourrait signifier « bébé » (Reverso: bobuś)
3. Bronisław Edward Sydow : Correspondance de Frédéric Chopin, tome II (Korespondencja Fryderyka Chopina), pp. 133, 134 — Narodowy Instytut Fryderyka Chopina: Warsawa, 9 lutego 1835 et 9 February
4. Bronisław Edward Sydow : Correspondance de Frédéric Chopin, tome II (Korespondencja Fryderyka Chopina), pp. 135, 136 — Narodowy Instytut Fryderyka Chopina: Ludwika-do-fr-chopina-w-paryzu
5. Le 10 janvier 1835, à Varsovie, I. Klukowski publie la Mazurka en si bémol majeur Op. 7 n° 1 sous le titre Ulubiony Mazur Fr. Szopena grany w Teatrze Rozmaitości i na wieczorach tańcujących [le mazur préféré de Fr. Chopin joué au Théâtre des Variétés et lors des soirées dansantes] (L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 10 January)
6. Bronisław Edward Sydow : Correspondance de Frédéric Chopin, tome II (Korespondencja Fryderyka Chopina), p. 136
7. Jean-Jacques Eigeldinger: L’univers musical de Chopin, p. 212 — L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 22 February
8. Jean-Jacques Eigeldinger: L’univers musical de Chopin, p. 212 — Wikipedia: Ferdinand Hiller
9. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 22 February
10. Ce médaillon serait exposé au musée « Celda de Frédéric Chopin y George Sand » à Valldemossa (artsandculture.google.com)
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Note: afin de faciliter la recherche, en raison des contraintes de clavier, les noms cités sont orthographiés ici sans signes diacritiques, sans déclinaisons, ligatures, ni autres particularités typographiques: Bronislaw, Zielinski, Fryderyk, oeuvre, soeur, Barcinski, Zywny
Biographie #88 📚88


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