📚 Fin 1834: à l’aube d’un grand projet
Après avoir répondu avec émotion à Maria Wodzińska le 18 juillet 1834 et lui avoir adressé sa Grande Valse brillante op. 18, Chopin remet cette partition ainsi que la lettre destinée à la famille Wodziński au pianiste genevois Pierre Wolff, alors de passage à Paris. Ancien élève et ami de Franz Liszt, Wolff sera bientôt nommé professeur au futur Conservatoire de Genève, fondé l’année suivante. 1 Il emporte également l’autographe du Presto con leggierezza, dédicacé par Chopin ce même jour : « Paris, 18 juillet 1834, à mon ami P. Wolff ». 2
Le Presto con leggierezza (Prélude en la bémol majeur, WN 44, KKIVb/7) ne sera publié qu'en 1919. 3
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| Manuscrit autographe du Presto con leggierezza, page 1 (📸 Library of Congress) |
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| Manuscrit autographe signé du Presto con leggierezza, page 2: « Paris, 18 juillet 1834, à mon ami P. Wolff » (📸 Library of Congress) |
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| nifc.pl |
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Rafał Blechacz interprète le Presto con leggierezza (Prélude en la bémol majeur KKIVb/7)
🎧 Une playlist intitulée Rafał Blechacz plays Chopin, regroupant toutes les œuvres de Chopin enregistrées par Rafał Blechacz, est disponible sur Spotify: open.spotify.com/playlist/RafałBlechacz
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Pourtant, malgré la légèreté apparente de cette pièce, Chopin traverse alors une période de préoccupations matérielles et professionnelles. Son père lui écrit :
[…] Je vois avec plaisir que tu te proposes sérieusement de donner un concert et que tu prévois qu’il sera plus lucratif que celui de l’année dernière. Mais, à ce que je vois, Paris malgré son étendue ne vous offre pas à vous autres musiciens, beaucoup de facilités pour trouver un emplacement, puisque tu te vois réduit à prendre le même salon que l’année dernière. Puisses-tu rencontrer moins d’obstacles, car je t’avoue que je crains la jalousie de Kalk [brenner] qui, je crois, est un peu surpris de rivaliser. Ménage-le toujours. […]. 4
Dans cette même lettre, Nicolas confie à son fils que sa situation financière est modeste depuis sa suspension de ses fonctions au lycée par les autorités russes.5 Il accueille encore quelques pensionnaires à son domicile, mais l’enseignement dispensé à domicile coûte cher : « les maîtres coûtent beaucoup et il reste à peine de quoi faire aller la marmite. » 6
Chopin lui-même ne peut plus retourner dans son pays natal, depuis qu’il a refusé de solliciter un passeport russe. Malgré sa nostalgie, il ne donnera pas suite à la demande réitérée de son professeur Elsner de créer un opéra polonais. Le 14 septembre, Elsner lui écrit :
« […] Je voudrais bien rester in hac lacrymarum valle assez longtemps pour entendre un opéra de ta composition, un opéra dont ne bénéficierait pas seulement ta gloire mais aussi le patrimoine de l’art musical surtout si le sujet de cet opéra était pris dans l’histoire nationale polonaise. […] » 7
Des projets de retrouvailles familiales
La nostalgie des siens fait néanmoins naître des projets de retrouvailles familiales. Dans sa lettre du 7 septembre, accompagnant celle de son père, Ludwika, la sœur aînée de Chopin se réjouit :
« Quelle jolie idée que de vouloir rencontrer nos parents l’année prochaine. Si c’est possible, il faudrait vraiment leur faire ce plaisir. » 8
Ce projet se concrétisera. Parmi les participants figurent de nouvelles relations de Chopin : le comte et la comtesse de Thun-Hohenstein, alors récemment installés à Paris après avoir quitté Tetschen [Děčín, Tchéquie]. Leurs enfants, Anna, Juża et Bedrich, deviennent les élèves du compositeur en octobre-novembre 1834. 9
Le mariage d'Izabella
L’année s’achève sur l’heureux évènement annoncé le 8 novembre : le mariage de la sœur cadette de Chopin, Izabella, avec Antoni Barciński.
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| Antoni Barciński (📸 chopin.nifc.pl) |
Quant au concert projeté cette année-là, il se limite finalement à deux apparitions publiques de Chopin.
La première, le 14 décembre, est organisée à la Salle du Conservatoire 10 par Berlioz au profit de sa future épouse, l’actrice Harriet Smithson. 11 Chopin y joue le deuxième mouvement de l’un de ses concertos, probablement le Larghetto du Concerto en fa mineur (futur op. 21) de nouveau sous la direction de Narcisse Girard. 12
Ce compositeur si spirituel et pianiste inimitable
Dans son compte rendu du 28 décembre, La Gazette musicale de Paris salue chaleureusement la prestation du compositeur :
« [...] Pour terminer, M. Chopin, ce compositeur si spirituel et pianiste inimitable dans son genre, a exécuté un adagio de sa composition. C'est un morceau qui, dans sa combinaison avec ce qui précède et ce qui suit, doit, sans aucun doute, produire un fort bel effet. Il est très bien arrangé et fort riche en nuances délicates; de sorte qu'il présenta des contrastes bien saillans avec les masses colossales de l'orchestre de M. Berlioz. [...] »
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| Gazette musicale de Paris du 28 décembre 1834, p. 426 (📸 archive.org) |
Une sorte de joie calme et extatique
Berlioz lui-même, dans Le Rénovateur du 5 janvier 1835, revient avec admiration sur l'effet produit par cette interprétation :
« [...] Placée entre deux morceaux d'orchestre d'un style violent, cette ravissante composition [...] a plongé l'auditoire dans une sorte de joie calme et extatique [...]. Il y a tant de naïveté unie à une telle fraîcheur d'imagination que, quand la dernière note est tombée comme une perle dans un vase d'or, le public absorbé dans sa contemplation a retenu quelques instants ses applaudissements, il écoutait encore. » 13
Liszt livrera cependant, quelques années plus tard, une appréciation bien différente de la réaction du public. Selon lui, l'accueil fut empreint de froideur et d'indifférence, ce dont Chopin aurait été profondément blessé. 14
La seconde apparition publique est une matinée musicale 15 organisée le 25 décembre 1834 par François Stoepel 16, qui avait accueilli très favorablement le Concerto op. 11 et les Variations op. 2 lors de leur publication quelques mois auparavant. Chopin n’y interprète aucune de ses propres œuvres, mais accompagne Liszt dans la Sonate en mi bémol majeur pour quatre mains (op. 47) de Moscheles — œuvre qu’il affectionne particulièrement 17 — ainsi que dans le Grand Duo de Liszt pour deux pianos sur un thème de Mendelssohn. 18
La Gazette musicale de Paris salue également avec enthousiasme cette seconde apparition publique :
« [...] Nous croyons superflu de dire que ce morceau, l'un des chefs-d'œuvre du compositeur, a été exécuté avec une rare perfection de talent par les deux plus grands virtuoses de notre époque sur le piano. » 19
1. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 415 — Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 338 — Jean-Jacques Eigeldinger: Pierre- Etienne-Wolff
2. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): Presto con leggierezza in A flat major : créé le jour-même. — 18 July
3. Catalogue Kobylańska: Prelude KKIVb/7 — Narodowy Instytut Fryderyka Chopina: Presto con leggierezza in A flat major
4. Bronisław Edward Sydow, Correspondance de Frédéric Chopin, tome II (Korespondencja
Fryderyka Chopina), p. 115: lettre de Nicolas à Frédéric, probablement 1834, placée après celle du 26 avril 1834
5. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 331
6. Bronisław Edward Sydow, Correspondance de Frédéric Chopin, tome II (Korespondencja Fryderyka Chopina), p. 116: lettre de Nicolas à Frédéric, probablement 1834, placée après celle du 26 avril 1834
7. Bronisław Edward Sydow, Correspondance de Frédéric Chopin, tome II (Korespondencja Fryderyka Chopina), p. 127
8. Bronisław Edward Sydow : Correspondance de Frédéric Chopin, tome
II
(Korespondencja
Fryderyka Chopina), p. 124: lettre du 7 septembre 1834 de Ludwika à Frédéric
9. L’Institut
National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina) : octobre-novembre — Wikipedia : Friedrich von Thun und Hohenstein
10. Jean-Jacques Eigeldinger: L’univers musical de Chopin, p. 224 — Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 416
11. L’Institut
National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina) : 14 December — Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 317
12. Concerto en fa mineur pour Jean-Jacques Eigeldinger: L’univers musical de Chopin, p. 211 — Concerto en fa mineur pour Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 416 — Concerto en fa mineur pour Frederick Niecks (Frederick Chopin as a Man and Musician, t. I, p. 282) — Concerto en fa mineur probablement pour la Société Chopin — Concerto en mi mineur pour L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina) : 14 December
13. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 337
14. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 417 — Frederick Niecks : Frederick Chopin as a Man and Musician, t. I, p. 282
15. Jean-Jacques Eigeldinger:
L’univers musical de Chopin, p. 211
16. dans les Salons de Stoepel, au 6 rue Monsigny pour Jean-Jacques Eigeldinger: L’univers musical de Chopin, p. 224 — dans la salle d'exposition de Stoepel pour l’Institut National Frédéric Chopin : 25 December — dans les salons Pleyel pour la Société Chopin — dans les salons Pleyel pour Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 417 — lieu non précisé dans la critique de la Gazette musicale du 28 décembre, pp. 426-427.
17. Il rejouera cette œuvre plusieurs fois par la suite, notamment avec Moscheles lui-même, devant la cour de Louis-Philippe à Saint-Cloud, le 29 octobre 1839. (Jean-Jacques Eigeldinger: L’univers musical de Chopin, p. 211)
18. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 25 December – Jean-Jacques Eigeldinger:
L’univers musical de Chopin, p. 211
19. archive.org: La Gazette musicale de Paris du 28 décembre 1834, p. 427 — Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 417
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⏱ La chronologie des œuvres de Chopin est détaillée dans la page : Œuvres complètes
Note: afin de faciliter la recherche, en raison des contraintes de clavier, les noms cités sont orthographiés ici sans signes diacritiques, sans déclinaisons, ligatures, ni autres particularités typographiques: Bronislaw, Zielinski, Fryderyk, Rafal Blechacz, Wodzinska, Wodzinski, Kobylanska, oeuvre, Orlowski, Barcinski
Biographie # 87 📚87





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