Rafał Blechacz et Chopin

Rafał Blechacz

«L’artiste conduit la poésie jusqu’à l’impalpable» «Un cœur pur au piano, en nuances subtiles et racées»

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📚 Le dernier grand concert parisien

 

   Peu après son concert au Théâtre-Italien, Chopin ose une nouvelle fois se mesurer au public parisien. Le dimanche 26 avril 1835, il participe au concert organisé par François-Antoine Habeneck. 1  Il lui est difficile de décliner l’invitation de ce célèbre chef d’orchestre, qui avait accepté, trois semaines plus tôt, de diriger le concert de bienfaisance en faveur des réfugiés polonais. 2 La soirée revêt également une importance particulière : elle clôture la saison de la Société des Concerts du Conservatoire, fondée et dirigée par Habeneck. Trois ans auparavant, Chopin avait sollicité cette institution afin de s'y produire, mais sa demande était restée sans réponse. 3 Ce sera finalement sa seule participation à l'un des concerts de cette prestigieuse société. 4

Le programme réunit principalement des œuvres de Beethoven et Schubert. On y annonce également une « Polonaise avec introduction pour le piano, composée et exécutée par M. Chopin. » 5 Le compositeur y présente pour la première fois sa Grande Polonaise brillante précédée de l'Andante spianato, ultime œuvre de son catalogue faisant appel à l'orchestre. 

Devant le public choisi de la salle de l’Hôtel des Menus-Plaisirs, réputée pour son acoustique exceptionnelle 6, il obtient cette fois un accueil particulièrement chaleureux. 7 

Étrangement, le seul compte rendu publié en cette fin de saison, par la Revue musicale du 3 mai 1835, ne mentionne même pas le nom de Chopin. 8 Pourtant, plusieurs témoignages ultérieurs attestent le succès qu'il remporta ce soir-là. Dans son Histoire des Concerts du Conservatoire, publiée en 1860, le musicologue Antoine Elwart résume l’impression laissée par le pianiste: 

« Le compositeur rêveur, l'élégiaque pianiste, produisit à ce concert un effet délicieux. » 9

Portrait de Chopin par Albert-Louis Colfs
Portrait de Chopin par Albert-Louis Colfs, portant l'inscription « d'après Coraboeuf », miniature, vers 1966, Bibliothèque Polonaise de Paris (📸 photo personnelle, 10/06/2026)


Parmi les auditeurs, se trouve également le jeune Gustave Chouquet (1819-1886), futur conservateur du Musée du Conservatoire. Des années plus tard, il confiera à Frederick Niecks qu’il avait assisté à cette soirée, ainsi qu'à un concert donné quelques jours auparavant, où Liszt interprétait interprétait le Konzertstück de Weber. Il disait se souvenir avec précision « du jeu fougueux de Liszt et de l'ineffable poésie du style de Chopin ». 10

Dans une autre lettre adressée au biographe, Chouquet oppose les deux artistes en des termes particulièrement évocateurs:

« En 1835, Liszt représentait à merveille le prototype du virtuose, tandis que Chopin incarnait, à mes yeux, le poète. Le premier recherchait l'effet et se posait en Paganini du piano ; Chopin, au contraire, ne semblait jamais se préoccuper du public, mais plutôt suivre une voix intérieure. 11 Il était inégal ; mais lorsque l'inspiration s'emparait de lui, il faisait chanter le clavier d'une manière ineffable. Je lui dois quelques heures de poésie que je n'oublierai jamais. » 12

Dans son hommage posthume publié en 1852, Liszt rapporte une confidence que Chopin lui aurait faite, avec son humour habituel: 

« Je ne suis pas propre à donner des concerts, moi que le public intimide [...] ; mais vous, vous y êtes destiné, car quand vous ne gagnez pas le public, vous avez de quoi l'assommer. » 13

Avec le recul, cette soirée apparaît comme un véritable tournant. Le concert du 26 avril 1835 sera le dernier grand concert public que Chopin donnera à Paris ; il ne remontera devant un vaste auditoire qu'en 1848, lors de son séjour en Grande-Bretagne, davantage par nécessité financière que par goût de la scène. 14  Malgré le succès remporté ce soir-là, le souvenir de l'accueil réservé à son concert du 5 avril continuera longtemps à le détourner des grandes salles. Il faudra attendre avril 1841 pour qu'il accepte de se produire de nouveau, en soliste, devant un public parisien désormais restreint à un cercle choisi d'amis, d'élèves et d'admirateurs. 15 L'Andante spianato accompagnera souvent cette nouvelle manière de se produire.


Instant musical


🕊️ Dans chaque épisode de cette série, sont proposées une ou plusieurs œuvres en lien avec une étape du parcours de Chopin. (Voir la note d’introduction dans l’article du 2 novembre 1830 : 📚 Les derniers adieux à Varsovie 


L’Andante spianato et la Grande Polonaise brillante op. 22

La Grande Polonaise brillante en mi bémol majeur accompagne Chopin pendant plusieurs années. Il en esquisse les premières idées alors qu’il vit encore à Varsovie, puis poursuit son travail durant son séjour à Vienne. Lorsqu’il l’achève finalement à Paris, il a depuis longtemps quitté sa patrie. Cette œuvre est ainsi l’un des derniers témoignages de la période dite « varsovienne », celle où Chopin compose encore des pièces de concert dans la tradition brillante du début du XIXᵉ siècle. La Polonaise déploie un éclat virtuose, une élégance légère et une véritable joie musicale. 16

Le rôle de l’orchestre demeure très discret. Quant à l’Andante spianato, ajouté plus tard comme introduction, il se déroule entièrement sans accompagnement orchestral. 17

L’idée de cette introduction remonte cependant aux années varsoviennes. Dans une lettre adressée à son ami Tytus Woyciechowski le 18 septembre 1830, Chopin évoque avec humour cette nouvelle composition en jouant sur les mots polonais początek (« commencement ») et czątek (mot inventé par lui) :
 « Je viens d'entamer la composition d'une Polonaise avec orchestre, ou plutôt je l'ai "mencée" à défaut de la commencer.»  18

C’est toutefois plusieurs années plus tard, vers 1834, à Paris, que Chopin compose véritablement l’Andante spianato qui précédera la Polonaise19  Le terme italien spianato signifie « aplani ». Dans le vocabulaire vocal de l’opéra italien, le canto spianato désigne une ligne mélodique fluide, sans fioritures. 20  L’originalité de l’Andante spianato réside aussi dans sa construction inhabituelle. Chopin renonce à la traditionnelle reprise du thème initial, laissant la musique évoluer dans un mouvement continu, sans retour attendu. Par cette liberté, il défie les conventions de son époque. 21

La mélodie paisible de l’Andante spianato, proche par moments de l’univers du nocturne ou de la berceuse, installe une sensation de calme et de rêve. La douceur contemplative du piano n’est interrompue que par l’apparition éclatante des sonorités de la Polonaise, annoncée par les appels des cuivres. 22  Pour Tadeusz Zieliński, L’Andante spianato « représente en tant qu’introduction un chef d’œuvre de raffinement.  » 23 Chopin lui-même semble lui avoir accordé une place particulière : il le choisira fréquemment dans ses programmes de concert. 24

L’œuvre est dédiée à l’une de ses élèves, la baronne Frances Sarah d’ Est, à qui Chopin dédiera plus tard la célèbre Fantaisie-Impromptu op. 66.  Elle paraît à Paris en juillet 1836 chez l’éditeur Maurice Schlesinger. 25



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Krystian Zimerman et le Los Angeles Philarmonic dirigé par Carlo Maria Giulini interprètent l' Andante spianato et la grande Polonaise brillante op. 22 (début de la Polonaise à 4:31)


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1. Frederick Niecks : Frederick Chopin as a Man and Musician, t. I, p. 282
2. (Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 418 — Frederick Niecks : Frederick Chopin as a Man and Musician, t. I, p. 282
3. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 418
4. Frederick Niecks : Frederick Chopin as a Man and Musician, t. I, p. 282
5. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 418
6. Jean-Jacques Eigeldinger: L’univers musical de Chopin, p. 215
7. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 419 — L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina: 26 April — Andante spianato et Grande Polonaise brillante
8. Jean-Jacques Eigeldinger: L’univers musical de Chopin, p. 215
9. Frederick Niecks : Frederick Chopin as a Man and Musician, t. I, p. 282  — Jean-Jacques Eigeldinger: L’univers musical de Chopin, p. 215 — Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 353 — Wikipedia : Antoine Elwart 
10. Frederick Niecks : Frederick Chopin as a Man and Musician, t. I, p. 283
11. Frederick Niecks : Frederick Chopin as a Man and Musician, t. I, p. 283 — L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 26 April)
12. Frederick Niecks : Frederick Chopin as a Man and Musician, t. I, p. 283
13. Franz Liszt : Chopin, p. 91
14. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina: 26 April
15. Jean-Jacques Eigeldinger: L’univers musical de Chopin, p. 216
16. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 242
17. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 245
18. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 245 — L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): Lettre à Tytus du 18 septembre1830
19. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 245  —  National Edition: Chronologie des 

œ

uvres de Chopin
20. Dictionnaire Larousse français-italien: spianato — Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 324
21. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 246
22. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): Andante spianato and Grande Polonaise brillante in E flat major  — Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 245
23. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 245
24. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 325
25. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): Andante spianato and grande Polonaise brillante in E flat major

📖 Sources :  Bibliographie

 

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🌠 Les programmes des concerts publics de Chopin sont détaillés dans la page: Concerts publics


Note: afin de faciliter la recherche, en raison des contraintes de clavier, les noms cités sont orthographiés ici sans signes diacritiques, sans déclinaisons, ligatures, ni autres particularités typographiques: Bronislaw, Zielinski, Fryderyk, oeuvre

Biographie #90 📚90


Article publié le juillet 26, 2026 • Mis à jour le juillet 27, 2026

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