📚 1835 : Le retrait progressif de l'estrade
Au début du mois de mars 1835, la presse revient sur le concert donné quelques jours plus tôt par Ferdinand Hiller à la Salle Érard, où Chopin l'accompagna dans le Grand Duo pour deux pianos op. 135. Dans Le Pianiste du 5 mars, le critique regrette que le jeu de Chopin ait été trop peu entendu :
« [...] nous ajouterons toutefois, qu’on entendait trop faiblement M. Chopin, et que beaucoup de détails de sa partie ont dû être perdus pour les auditeurs. Le talent, parfait d’ailleurs, de M. Chopin est si délicat, si plein de nuances imperceptibles et qu’une oreille sensible et exercée peut seule saisir, que c’est à notre avis, un désavantage pour lui d’être entendu avec un autre. M. Chopin a besoin de jouer seul pour être apprécié tout ce qu’il vaut. » 1
Plus de quarante ans plus tard, Hiller lui-même reviendra sur ce souvenir :
« On ressentait même comme un élément de charme l’absence de cette puissance de sonorité — propre à Liszt, à Thalberg et autres qui en imposent ; un sentiment de nostalgie résultait du vain combat engagé contre la matière par l’énergie de la pensée. » 2
Le 15 mars, Chopin participe à un nouveau concert parisien organisé dans les salons Pleyel par Camille Stamaty, ancien élève de Kalkbrenner. Il y retrouve plusieurs des grandes figures du piano de l'époque, parmi lesquelles Ferdinand Hiller, Henri Herz, Kalkbrenner et George Alexander Osborne. On ignore aujourd'hui avec certitude quelle œuvre Chopin y interpréta. 3
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| Le Théâtre-Italien à la Salle Favart 4, Paris, par Jean-Baptiste Lallemand (Le nouveau bâtiment inauguré en 1783, Bibliothèque nationale de France, 📸Wikipedia) |
À cette même période, Chopin s'investit dans une entreprise qui lui tient particulièrement à cœur. À l'initiative de la Société de bienfaisance des dames polonaises de Paris, présidée par la princesse Anna Czartoryska 5, un grand concert est organisé au Théâtre-Italien au profit des orphelins et des émigrés polonais. Chopin en assure une grande partie de la direction artistique : il élabore le programme, sollicite les principaux artistes et participe lui-même, avec Grzymała et Jełowicki 6, aux préparatifs de la soirée. 7
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| Le Journal des Débats du 30 mars 1835, sous la plume de Jules Janin, annonce le concert pour le 4 avril. (📸 gallica.bnf.fr) |
Le concert a lieu le 4 avril 1835 (plusieurs biographes le datent du 5 avril). 8 Autour de Chopin se retrouvent Franz Liszt, Ferdinand Hiller, le violoniste Heinrich Wilhelm Ernst, les chanteurs Adolphe Nourrit et Cornélie Falcon, sous la direction de François-Antoine Habeneck. Chopin y interprète son Concerto en mi mineur (n° 1, op. 11), l'une des très rares occasions — et l'unique à Paris 9 — où il joue cette œuvre avec son accompagnement orchestral complet. 10
Si l'identification de l'œuvre est bien exacte, comme l'admettent aujourd'hui la plupart des biographes, cela signifie que Chopin ne fit jamais entendre son Concerto en fa mineur (op. 21) devant le public parisien. 11
La recette est considérable : près de cinq mille francs 12 sont recueillis au profit de la cause polonaise.
Jules Janin consacre un long compte rendu à cette soirée dans le Journal des Débats du 6 avril 13. Certes, « les pianos d'Érard ont fait merveille sous les doigts de M. Litz [sic] et de M. Chopin, enfant de la Pologne », mais Chopin n'y occupe finalement qu'une place très réduite: Janin ne dit pratiquement rien de son interprétation, de son concerto, ni de l'accueil que lui réserva le public.
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| Le Journal des Débats, article de Jules Janin du 6 avril 1835 (📸 gallica.bnf.fr) |
La Gazette musicale, quant à elle, publie le 12 avril, un compte rendu globalement favorable:
« Le concerto de piano de Chopin, si original, d'un style si coloré, rempli de détails si ingénieux, de si fraîches mélodies, a obtenu au contraire un grand succès. Il est bien difficile de n'être pas monotone dans un concerto de piano, et les amateurs ont dû remercier M. Chopin du plaisir qu'il leur avait procuré, pendant que les artistes admiraient le talent qu'il avait fallu pour y parvenir, en rajeunissant une forme si vieille.» 14
Dans son Dictionnaire des musiciens polonais, paru en 1857, Sowiński écrit:
« [...] mais, soit que le public ne comprît pas son œuvre, soit qu'un concerto dans une salle de spectacle laisse toujours l'auditoire un peu froid, toujours est-il que l'attente de Chopin fut trompée; son magnifique concerto n'a point produit l'effet désirable. Ce mécompte causa un véritable chagrin à Chopin, qui, pendant longtemps ne voulait plus jouer en public, et la répugnance qu'il avait de jouer dans les concerts date de cette époque.» 16
Dans une lettre du 11 avril, le père de Chopin s'enquiert de son troisième concerto :
« [...] Tu ne nous as pas encore marqué si tu as fini ton troisième concerto et si tu fais imprimer le premier, je crois que celui-ci ne manquera pas de plaire. […] » 17
Ce troisième concerto ne verra jamais le jour.
Cet épisode malheureux du Théâtre-Italien constitue une étape décisive dans l'évolution de sa carrière. Commence alors ce que Jean-Jacques Eigeldinger a appelé le « retrait progressif de l'estrade ». À partir de 1835, Chopin renonce peu à peu à son activité de concertiste. Le 26 avril suivant, il se produira pour la dernière fois avec orchestre devant un public parisien — et l'œuvre choisie ne sera pas un concerto. 18
1. Jean-Jacques Eigeldinger: L’univers musical de Chopin, p. 212 — L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 5 March — Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 417 — Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 350
2. Ferdinand Hiller: Briefe an eine Ungenannte (Lettres à une innommée, 1877), cité par Jean-Jacques Eigeldinger (L’univers musical de Chopin p. 212 et note p. 334)
3. Jean-Jacques Eigeldinger:
L’univers musical de Chopin, p. 213 — L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 15 March — Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 417 — Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 350
4. Le Théâtre-Italien occupait alors à la Salle Favart, située place Boieldieu. Inaugurée en 1783, celle-ci fut détruite par deux incendies, en 1838, puis en 1887. L'édifice actuel, construit dans un style néobaroque, abrite le Théâtre de l'Opéra-Comique. (Wikipedia: Salle Favart — Théâtre-Italien)
5. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 417 — Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 350
6. Aleksander Jełowicki (1804-1877): écrivain et éditeur puis prêtre polonais. Il fit la connaissance de Chopin à Varsovie, où tous deux suivirent notamment les cours de littérature polonaise de Kazimierz Brodziński à l’Université. Après avoir participé à l’Insurrection de Novembre, il émigra à Paris en juillet 1832 en compagnie d'Adam Mickiewicz. Il joua un rôle important dans la vie intellectuelle de la Grande Émigration. Ordonné prêtre en 1838, il administra les derniers sacrements à Chopin en octobre 1849. (Wikipedia — Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, pp. 73-75, p. 783 et 788 — Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 404 note 40)
7. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 417
8. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina) retient la date du 4 avril 1835 (4 April), conformément au Journal des Débats du 30 mars 1835 qui annonce le concert pour ce jour-là. Tadeusz A. Zieliński (Frédéric Chopin, p. 417), Marie-Paule Rambeau (Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 350) et Jean-Jacques Eigeldinger (L’univers musical de Chopin, p. 213) indiquent pour leur part la date du 5 avril.
9. Jean-Jacques Eigeldinger:
L’univers musical de Chopin, p. 213.
10. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 417 — Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 351
11. Jean-Jacques Eigeldinger: L’univers musical de Chopin, p. 213.
12. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 4 April — Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 417
13. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 4 April — Journal des débats du 6 avril 1835
14. Jean-Jacques Eigeldinger:
L’univers musical de Chopin, p. 213 — Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 418
15. Jean-Jacques Eigeldinger:
L’univers musical de Chopin, p. 214 — L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 12 April — Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, pp. 417-418
16. Jean-Jacques Eigeldinger:
L’univers musical de Chopin, p. 214 — Wojciech Albert Sowiński: Les Musiciens Polonais Et Slaves Anciens Et Modernes — Wikipedia: Wojciech Sowiński
17. Bronisław Edward Sydow : Correspondance de Frédéric Chopin, tome II (Korespondencja Fryderyka Chopina), p. 141
18. Jean-Jacques Eigeldinger:
L’univers musical de Chopin, pp. 212 et 215
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Note: afin de faciliter la recherche, en raison des contraintes de clavier, les noms cités sont orthographiés ici sans signes diacritiques, sans déclinaisons, ligatures, ni autres particularités typographiques: Bronislaw, Zielinski, Fryderyk, Rafal Blechacz, oeuvre, Jelowicki, Grzymala, Sowinski, Brodzinski
Biographie #89 📚89
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