Rafał Blechacz et Chopin

Rafał Blechacz

«L’artiste conduit la poésie jusqu’à l’impalpable» «Un cœur pur au piano, en nuances subtiles et racées»

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📚 Carlsbad, « au comble de mon bonheur »

 

  Dans sa lettre du 11 avril 1835, Nicolas Chopin confie à son fils Frédéric son intention de partir en cure au cours de l'été :

« […] A propos, notre projet d’aller aux [eaux] existe encore, mais mes occupations et les couches de Louise ne nous permettront pas, si j’obtiens une permission, de partir avant les derniers jours du mois de juillet. […] 1 

Quelques mois plus tard, Frédéric reçoit la confirmation que ses parents se rendront à Carlsbad (Karlovy Vary, en Tchéquie), sur les conseils du médecin varsovien de Nicolas. Il décide alors de leur réserver une surprise : les rejoindre sur place.

 Ces retrouvailles sont d'autant plus précieuses que le retour à Varsovie lui est désormais impossible. Après avoir refusé de faire renouveler son passeport à l'ambassade russe et pris ouvertement le parti de l'émigration politique polonaise, notamment en organisant le concert du 4 avril (ou 5 avril selon les biographes), il ne peut plus envisager de rentrer dans son pays natal. 2   Avant de quitter Paris, il se procure donc des documents de voyage français, afin d'éviter que les autorités russes ne cherchent à entraver son déplacement. Un passeport français lui est délivré le 1er août 1835. 3

Il quitte Paris le 4 août 4, et entreprend un éprouvant voyage d'une dizaine jours. Il arrive en toute discrétion, le 15 août, le même jour que ses parents, et la famille se retrouve dès le lendemain. 5


Vue de l'actuelle Karlovy Vary (Carlsbad), depuis la rivière Teplá, avec en arrière-plan l'église baroque Sainte-Marie-Madeleine
Vue de l'actuelle Karlovy Vary (Carlsbad), depuis la rivière Teplá, avec en arrière-plan l'église baroque Sainte-Marie-Madeleine (📸 expedia.fr)


Sans attendre, Nicolas partage sa joie avec ses filles restées à Varsovie :

« […] Arrivés ici, nous nous sommes faits donner la carte des baigneurs, pour voir s’il n’y avait pas quelqu’un de notre connaissance. J’ai trouvé entre autres M. Zawadski, son épouse et Mme Hoffmann.

Je me proposais d’aller les voir le matin, lorsqu’à 4 heures, nous n’étions pas encore levés, on est venu frapper à notre porte. C’était M. Zawadski, qui venait nous dire qu’hier, il nous avait cherchés partout avec Frédéric. Vous pouvez bien vous imaginer que j’ai été bientôt habillé, et nous sommes allés ensemble éveiller ce bon enfant, qui, ayant appris par mes lettres que je devais aller à Carlsbad, a voulu nous faire la surprise la plus agréable ; il a quitté ses occupations à Paris et a passé plusieurs nuits pour arriver ici avec nous. Il n’est point du tout changé, de sorte qu’il nous semble comme au moment de son départ. Combien cette attention nous est précieuse, vous connaissez notre tendresse, vous pouvez en juger. Nous avons versé des larmes de joie. […] 6


"Je suis au comble de mon bonheur"

Frédéric, lui aussi, écrit à sa famille. Son post-scriptum déborde d'une joie qu'il peine à contenir : :

« [...] Notre joie est indescriptible ! Nous nous embrassons et nous nous embrassons. Que pourrait-on faire de mieux? Quel dommage que nous ne soyons pas tous ensemble. Le petit est adorable. Comme Dieu est bon pour nous. J'écris sans ordre. Mieux vaut ne penser à rien aujourd'hui et jouir du bonheur qu'il nous est donné de vivre. Ce que le présent m'apporte aujourd'hui est unique. Nos parents n'ont pas changé, ils sont toujours les mêmes, ils ont très peu vieilli. Nous nous promenons en donnant le bras à Madame petite Mère, nous parlons de vous, nous imitons les petits neveux en colère, nous nous racontons combien de fois nous avons pensé les uns aux autres. Nous buvons, nous mangeons ensemble, nous nous cajolons, nous nous grondons. Je suis au comble de mon bonheur (en français dans le texte). Ce sont les mêmes habitudes, les mêmes goûts au milieu desquels j'ai grandi; c'est la même main que, depuis si longtemps, je n'avais plus baisée. Allons, mes enfants, je vous embrasse et vous demande pardon de ne pouvoir ni rassembler mes idées ni parler d’autre chose que du bonheur que nous éprouvons en ce moment. Je n’en avais jamais eu que l’espoir, et le voilà réalisé ce bonheur, ce bonheur ! Dans ma joie je vous étouffe avec mes beaux-frères comme les êtres les plus chers que j’aie en ce monde. » 7

Qui est donc ce « petit » dont Frédéric parle avec tant de tendresse ? Il pourrait s’agir d’Henryk 8, né en 1833, fils de sa sœur aînée Ludwika, devenue mère une seconde fois quelques semaines auparavant. Le 22 juillet, celle-ci a en effet donné naissance à une petite fille, prénommée elle aussi Ludwika. 9

 
La vieille ville de Carlsbad, Erwin Pendl
La vieille ville de Carlsbad, par Erwin Pendl (1875-1945). La tour du château et la colonne de la Sainte-Trinité existaient déjà à l'époque de Chopin. En revanche, la colonnade du Marché n'existait pas encore 10) (📸 MutualArt ) 


Son jeu faisait l'effet d'une flamme qui dans un courant d'air, menace de s'éteindre

Les trois semaines passées à Carlsbad ne se limitent pas aux retrouvailles familiales. La station thermale accueille également de nombreux compatriotes de Chopin, et le compositeur est invité à jouer en public.

Lors d’une soirée musicale organisée à la pension où séjourne Anna Bobczyńska, un jeune garçon de treize ans assiste à l'une de ses prestations. Il s'agit d'Alfred Meissner, qui deviendra écrivain. Bien des années plus tard, il se souviendra de cette soirée :

« Frédéric Chopin est arrivé à Carlsbad, très cajolé par ses compatriotes. Il a accepté de paraître en public. Il vint et je l'ai entendu jouer, ce qui compte parmi les plus intéressants souvenirs de cette époque. Le jeu de Chopin était particulièrement tendre et, comme il me semblait, rêveur et échappant à toute règle. C'était comme s'il ne faisait nul cas de la mesure ni du rythme. Tantôt il fonçait en avant, tantôt il se retenait - son jeu faisait l'effet d'une flamme qui dans un courant d'air, menace de s'éteindre. » 11

Un banquet aurait également été organisé en l’honneur du musicien. Mais l'événement aurait tourné court : selon le Journal de l'Émigration polonaise, publié en polonais à Paris, les invités se seraient désistés les uns après les autres, craignant de compromettre leur position en fréquentant un artiste établi parmi les émigrés polonais dans la capitale française. 12

Parmi eux, aurait figuré le général Młokosiewicz, venu en vacances avec ses enfants. Chopin semble toutefois avoir entretenu des relations amicales avec ces derniers. En effet, il a dédié lors de ce même séjour la Mazurka opus 67 n° 1 à Anna, la fille de cet officier, et probablement à Konstanty, le fils du général, le refrain harmonisé de la Mazurka de Dombrowski (Mazurek Dąbrowskiego). 13

Le comte Thun-Hohenstein réserve un accueil plus chaleureux au compositeur. Plusieurs de ses enfants avaient pris des leçons auprès de Chopin l'année précédente. Les deux hommes se rencontrent à Carlsbad et le comte invite la famille Chopin à prolonger ses vacances dans son château de Tetschen, aujourd'hui Děčín. 14



Plaque commémorative originale de 1908
Plaque commémorative en l'honneur de Chopin, installée en 1908  sur les hauteurs de Carlsbad, œuvre du sculpteur Antoni Popiel (📸 Archives Pavel Reiser, Wikipedia) 


Carlsbad, sur les traces de Chopin

En 1835, Carlsbad est déjà une station thermale réputée. Depuis le séjour de la famille Chopin, la ville a profondément changé. Quelques monuments permettent néanmoins de retrouver une partie du paysage que Chopin a connu : la tour du château, la colonne de la Sainte-Trinité, et l'église Sainte-Marie-Madeleine.

La maison d’hôtes Zur Goldenen Rose (« À la Rose d'or »), où les Chopin ont résidé, a en revanche disparu. Située au n° 141 de la Sprudelgasse, aujourd'hui rue Vřídelní, elle se trouvait à proximité de l’église Sainte-Marie-Madeleine. Devenue par la suite l'hôtel Havanna, elle a été démolie en 1969, avec plusieurs maisons voisines, pour laisser place à un espace dégagé.15 Aujourd'hui, le dernier bâtiment encore visible avant l'église Sainte-Marie-Madeleine correspond à l'ancien n° 137, devenu le n° 57 dans la numérotation actuelle (bâtiment rose visible sur la première photographie de cet article) 16


Plan de Carlsbad en 1885 montrant le n° 141
Plan de Carlsbad datant de 1885, indiquant le n° 141, emplacement de la maison Zur Goldenen Rose, où la famille Chopin séjourna en août 1835. (📸 Municipalité de Karlovy Vary) 


En souvenir du séjour de Chopin, une plaque commémorative a été placée en 1908 sur un sentier forestier situé sur les hauteurs de la ville. Endommagée, une réplique a été installée en 2007. 17 

Réplique de la plaque commémorative, 2007
Réplique de la plaque commémorative en l'honneur de Chopin, installée en 2007 à Carlsbad, pour remplacer l’originale endommagée (📸 SchiDD, Wikipedia)

Localisation sur une carte des centres d'intérêt à Carlsbad
Localisation sur une carte de la maison d'hôtes Zur Goldenen Rose, de l'église Sainte-Marie-Madeleine, et du mémorial Chopin, à Carlsbad (Karlovy Vary) (La Pologne et les voyages de F. Chopin – Google My Maps)


1. Bronisław Edward Sydow : Correspondance de Frédéric Chopin, t. II (Korespondencja Fryderyka Chopina), p. 143: lettre du 11 avril — L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina), lettre du 11 avril 1835
2. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 433
3. Alan Walker: Fryderyk Chopin: A Life and Times, p. 264
4. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 354
5. Alan Walker: Fryderyk Chopin: A Life and Times, p. 264 —  L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina), 15 August 1835 — The Fryderyk Chopin Society : Tchéquie — Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 433
6. Bronisław Edward Sydow : Correspondance de Frédéric Chopin, t. II (Korespondencja Fryderyka Chopina), p. 146 : lettre du 16 août 1835 
7.  Bronisław Edward Sydow : Correspondance de Frédéric Chopin, t. II (Korespondencja Fryderyka Chopina), p. 147 : post-scriptum de la lettre de Nicolas du 16 août 1835 — L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina), lettre du 16 août 1835
8. Alan Walker: Fryderyk Chopin: A Life and Times p. 264
9. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 434 
10. Tour du château (construite vers 1358) : ciceru.com — Eglise Sainte-Marie-Madeleine (construite entre 1733 et 1736): pamatkyaprirodakarlovarska.cz — Colonne de la Sainte-Trinité (érigée en 1716): karlovyvary.cz — Colonnade du Marché (construite dans les années 1880): Wikipedia
11. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 356
12. Article du 7 septembre 1835, document révélé par Jan Procházka (Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 356) — Un ami de Chopin, Maurycy Mochnaki, a publié dans ce journal (Wikipedia) 
13. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 356 —  Wikipedia: Franciszek Młokosiewicz
14. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 434
15. The Fryderyk Chopin Society : Tchéquie —  Municipalité de Karlovy Vary: Place de l'Eglise
16. Google Maps: 57 Vřídelní (anciennement 137 Sprudelgasse)
17.  The Fryderyk Chopin Society : Tchéquie — Wikipedia: Mémorial Chopin

📖 Sources :  Bibliographie

 

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Note: afin de faciliter la recherche, en raison des contraintes de clavier, les noms cités sont orthographiés ici sans signes diacritiques, sans déclinaisons, ligatures, ni autres particularités typographiques: Bronislaw, Zielinski, Fryderyk, oeuvre,  soeur, Mlokosiewicz, Vridelni, Tepla, Bobczynska

Biographie #92 📚92

Article publié le octobre 30, 2026 • Mis à jour le octobre 30, 2026

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