📚 Le Pianiste et le panaris
En ce début d’année 1834, Frédéric Chopin ne laisse personne indifférent. L’originalité de son talent suscite des réactions contrastées: des éloges fervents, mais aussi des inimitiés virulentes, allant jusqu’à l’apparition d’une lettre injurieuse publiée sous son nom. À Varsovie, son père s’inquiète de la santé de ce fils si sollicité, dont l’activité parisienne s’étire en longues soirées. L’une d’elles, en février, prendra une tournure particulièrement piquante.
| Un exemplaire de la revue Le Pianiste (n°1) |
L’un des compositeurs les plus avant-gardistes
À cette époque, comme l’explique Tadeusz Zieliński, Chopin est
« incontestablement l’un des compositeurs les plus avant-gardistes et les plus radicaux dans ses moyens d’expression. […] Citons pêle-mêle la fréquence des modulations « non préparées », dont la plupart des musiciens se plaignaient souvent sans parvenir à les comprendre, les imprévisibles changements de tonalité en milieu de phrase, l’oscillation voire l’embrouillage tonal, l’utilisation des accords à l’encontre des fonctions traditionnelles, le recours au chromatique à un degré inconnu jusqu’alors, et, sur un autre plan, l’emploi d’échelles modales d’origine folklorique, sortant effrontément du système majeur-mineur. Quoi de plus dérangeant pour une écoute traditionnelle que la richesse de ces harmonies et l’amoncellement de ces dissonances, jusqu’alors inexistantes dans le répertoire classique. […] Chopin intègre dans sa composition un contenu qui entre en profonde résonance avec l’âme humaine et son affectivité. » 1
Une lettre apocryphe
Une telle modernité ne pouvait que heurter les esprits les plus conservateurs. Parmi eux, Ludwig Rellstab se montre totalement réfractaire. Dans un article du 31 janvier publié dans sa revue Iris, outre une critique assassine des Études op. 10, il va jusqu’à reproduire une lettre qu’il attribue à Chopin :
« Vous êtes vraiment un très mauvais homme, indigne de fouler la terre sacrée. Le roi de Prusse devrait vous enfermer dans une forteresse; il retirerait ainsi du monde un fauteur de troubles, un aventurier et un ennemi infâme de l’humanité, qui s’étouffera sans doute avec son propre sang.
J’ai remarqué que vous aviez d’innombrables ennemis, non seulement à Berlin, mais aussi dans toutes les villes que j’ai traversées pendant mon voyage artistique de l’été dernier, et en particulier ici, à Leipzig, d’où je vous écris pour que vous changiez d’attitude et n’agissiez plus ainsi sans coeur contre les autres hommes.
Encore un aussi mauvais, aussi mauvais tour, et c’en est fait de vous ! Comprenez-moi bien, homme insignifiant, chien de critique, insensible et partial, moustachu musical, plaisantin berlinois, etc.
Votre très humble
Chopin. » 2
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| Revue Iris im Gebiete der Tonkunst du 31 janvier 1834 , pp 18-19 (📸 archive.org) |
Selon Zieliński,
« ce n’est certainement pas Chopin qui avait écrit cette lettre si l’on considère l’allusion au voyage artistique en Allemagne qu’il était censé faire, et la mention de Leipzig comme lieu d’envoi de la lettre. Ce malheureux apocryphe avait donc été rédigé par quelqu’un qui avait une envie irrépressible d’injurier Rellstab, mais préférait le faire au nom du musicien, qui était la cible constante des attaques du critique (à Leipzig, les soupçons se portèrent sur Wieck), ou bien, ce qui paraît plus vraisemblable, par Rellstab lui-même […]. Chopin ne releva pas la provocation et ignora tout simplement l’incident, mais August Kahlert 3, philosophe, critique et compositeur […] prit sa défense (et celle de ses œuvres) dans la revue berlinoise Der Gesellschafter (n° 3, 1834), en expliquant que la noblesse et la culture de l’auteur des Études excluaient toute possibilité que cette lettre eût pu être de sa main.
Cette falsification paraissait d’ailleurs évidente à tous, y compris à Nicolas Chopin, à Varsovie, qui, évoquant les critiques de Rellstab dans une lettre à son fils (il en avait été informé par quelqu’un d’autre que Frédéric), ajoutait : "on a même prétendu que tu y avais répondu par une lettre en très mauvais allemand et une délicatesse analogue au style ; il paraît que ces messieurs ignorent que tu as reçu une bonne éducation et que tu ne t’es pas occupé qu’à déchiffrer des notes. Je suis bien persuadé qu’à cet égard tu gardes le silence […]." » 4 5 6
Quelques jours plus tôt, le père avait déjà mis Frédéric en garde contre les excès de la vie parisienne:
« […] nous ne perdons pas la douce espérance de te revoir un jour ; seulement, ménage-toi, ne t’accable pas par le travail, par les visites de convenance et par les longues soirées. Je sais que tout cela est pour faire ta réputation et en même temps pour te distraire. […] Tu me fais plaisir en me parlant de tes principes. Oui, mon cher enfant, un jeune homme peut facilement s’égarer s’il ne veille sur lui-même. Il pourrait arriver que ton talent et ton aménité fassent impression, et, à ton âge, évite la disconvenance, ne donne lieu à aucune intrigue, cela pourrait te causer bien du désagrément. […] tu connais ce soi-disant grand monde qui, vu de près, est bien petit ; mais on le voit tel qu’il est en silence. […] » 7 8 9
Un magnifique concerto de piano étincelant de verve, de grâce, de fraîcheur...
Le 16 février 1834, Chopin participe à un concert organisé par l’éditeur Schlesinger dans le cadre de ses soirées d’initiation à la musique de chambre. Berlioz en rend compte dans Le Rénovateur du 23 février :
« Dans la même soirée, Chopin nous a fait entendre un magnifique concerto de piano étincelant de verve, de grâce, de fraîcheur, de caprices piquants, de traits délicats, de ravissantes arabesques, qu’il a exécuté avec le talent supérieur qu’on lui connaît. J’aurais beaucoup à dire sur Chopin et sa musique ; mais je craindrais le reproche banal de camaraderie. » 10 11
Il semble qu’il s’agisse du futur Concerto op. 21, encore inédit à Paris 12, que Chopin aurait joué ce soir-là, accompagné du quatuor Miller. 13
Le panaris
Quelques jours plus tard, le 25 février, un compatriote du compositeur, Wojciech (Albert) Sowiński, frappé d’un panaris, refuse d’ annuler le concert prévu le soir même à la galerie Dietz devant neuf cents personnes. Il fait alors appel à Schunke, Liszt et Chopin. 14 15 16 17
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| Wojciech (Albert) Sowiński (📸 Wikipedia) |
Bien que considéré par certains comme le premier pianiste polonais 18, Sowiński est jugé sévèrement par Chopin dont les « oreilles en rougissent » parce qu’il « tape sur le clavier et le broie », confia-t-il à son ami Tytus.
Schunke 19 ouvre la soirée, afin de faire patienter le public. Liszt n’arrive que vers 23 h 30, et joue l’Invitation à la Valse de Weber. 20 21
La revue Le Pianiste du 10 mars, sous le titre mordant « So… ou Le Pianiste et le panaris » nous relate la scène :
« On embrasse l’artiste, on l’admire, on le félicite, on l’exalte (il est près de minuit). Et chacun, cette fois, se dispose à prendre congé, mais voici que C... arrive (Les lampes s’éteignent tout à fait). » 22 23 24
Jean-Jacques Eigeldinger s’interroge :
« Comment interpréter cette dernière glose ? Signifie-t-elle que l’artiste joua pour quelques ultimes auditeurs réunis dans la pénombre (retrouvant là les conditions qu’il aimait) ou que l’heure décidément trop avancée l’empêcha de se mettre au piano? » 25
Pour ma part, j’aime à penser que Chopin ne se contenta pas d’un simple salut aux plus courageux, mais qu’il s’assit devant cette poignée de privilégiés et, dans l’obscurité complice, enchanta l’auditoire...
Instant musical
🕊️ Dans chaque épisode de cette série, sont proposées une ou plusieurs œuvres en lien avec une étape du parcours de Chopin. (Voir la note d’introduction dans l’article du 2 novembre 1830 : 📚 Les derniers adieux à Varsovie)
Mazurka en la bémol majeur
En 1834, Chopin compose la Mazurka en la bémol majeur (KKIVb/4, WN 45, B.85) et l'inscrit dans l’album de Maria Szymanowska. Le manuscrit porte l’inscription « Paryż 1834 26», bien que la célèbre pianiste soit décédée depuis trois ans. On suppose dès lors que Chopin remit cette page, à Paris, à sa fille Celina — compositrice, et épouse du poète Adam Mickiewicz. 27
Cette Mazurka ne fut redécouverte qu’en 1930, dans les collections du musée Mickiewicz à Paris, et publiée la même année. 28
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| nifc. pl |
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Pietro de Maria interprète la Mazurka en la bémol majeur (KKIVb/4, WN 45)
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Cantabile en si bémol majeur
Un autre autographe daté « Paris, 1834 » est celui du Cantabile en si bémol majeur (KKIVb/6, WN 43) 29. Cette pièce ne sera toutefois publiée qu’au début du XXe siècle. 30
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| nifc.pl |
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Anatol Ugorski interprète le Cantabile en si bémol majeur (KKIVb/6, WN 43)
1. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 400
2. Tadeusz
A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 382
3. August Kahlert : critique musical de la Neue Zeitschrift für Musik, proche collaborateur de Robert Schumann. Il avait entendu Chopin à Breslau (aujourd’hui Wrocław) en novembre 1830 et nourrissait depuis une vive admiration pour le compositeur. (Chopin and his world: Chopin Among the Pianists in Paris, Sandra P. Rosenblum, (pp. 276-277 sur le pdf) — Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 329)
4. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, pp. 381-383
5. Bronisław Edward Sydow : Correspondance de Frédéric Chopin, tome II (Korespondencja Fryderyka Chopina): lettre de Nicolas Chopin du 26 avril 1834, p. 109
6. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 31 January
7. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): lettre écrite en français: début 1834
8. Bronisław Edward Sydow : Correspondance de Frédéric Chopin, tome II (Korespondencja Fryderyka Chopina): lettre de Nicolas Chopin de janvier 1834, p. 105
9. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): Beginning of the year
10. Jean-Jacques Eigeldinger:
L’univers musical de Chopin, p. 208
11. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, pp 317-318
12. Jean-Jacques Eigeldinger:
L’univers musical de Chopin, p. 209
13. Marie-Paule
Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 317
14. Marie-Paule
Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, pp. 318-319 et note 112 p. 345
15. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 388
16. Wikipedia: Albert Sowiński
17. Narodowy Instytut Fryderyka Chopina: Johann Christian Dietz (facteur de pianos): 25 February. Cette galerie était située rue Neuve-des-Capucines, n° 13 (actuellement 13, rue des Capucines), Paris 75001 (Wikipedia, Michel Garcin-Marrou, lieveverbeeck.eu)
18. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 319 et note 113 p. 345
19. Ludwig Schunke, pianiste et compositeur allemand (1810-1834), décédé prématurément d’une tuberculose (Larousse et Wikipedia)
20. Pologne et Polonais au temps de Frédéric Chopin et George Sand
21. Jean-Jacques Eigeldinger: L’univers musical de Chopin, p. 209
22. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, pp. 318-319 et note 112 p. 345
23. Pologne et Polonais au temps de Frédéric Chopin et George Sand
24. Shaena B. Weitz: Le Pianiste: Parisian music journalism and the politics of the piano, 1833–35
25. Jean-Jacques Eigeldinger:
L’univers musical de Chopin, p. 209
26. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 336
27. Narodowy Instytut Fryderyka Chopina: première édition — Wikipedia: Adam Mickiewicz: mariage le 22 juillet 1834 — Marie-Paule Rambeau: Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 336 — Wikipedia: Celina Szymanowska
28. Narodowy Instytut Fryderyka Chopina: Mazurka in A flat major from the album of Maria Szymanowska — Marie-Paule Rambeau: Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 336 — Cette Mazurka ne semble pas être mentionnée par Tadeusz Zieliński dans son ouvrage: Frédéric Chopin
29. Narodowy Instytut Fryderyka Chopina: Cantabile in B flat major
30. En 1925 pour Marie-Paule Rambeau dans Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 335 et pour chopin-nationaledition.com — En 1931 pour l'Institut National Frédéric Chopin : pierwodruk - Ce Cantabile ne semble pas être mentionné par Tadeusz Zieliński dans son ouvrage "Frédéric Chopin"
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Note: afin de faciliter la recherche, en raison des contraintes de clavier, les noms cités sont orthographiés ici sans signes diacritiques, sans déclinaisons, ligatures, ni autres particularités typographiques: Bronislaw, Zielinski, Fryderyk, oeuvre, Sowinski, coeur, Wroclaw, Kobylanska
Biographie #83 📚83





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