📚 Les liens se tissent : Paris 1833
Le 15 janvier 1833, Frédéric Chopin apprend qu’il a été élu membre associé de la Société littéraire Polonaise de Paris. Dès le lendemain, il répond à son président, Adam Czartoryski, dans une lettre rédigée en polonais :
« […] la Société […] peut compter sur moi pour la servir de toutes mes forces. » 1
Dans cette lettre, il indique sous sa signature le 1er mars 1810 comme étant celle de sa naissance.
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| Lettre de F. Chopin à Adam Czartoryski, président de la Société littéraire polonaise à Paris, datée du 16 janvier 1833, où il mentionne sous sa signature le 1er mars 1810 comme date de naissance (📸Muzeum Fryderyka Chopina) |
Fidèle à sa promesse, Chopin ne restera pas indifférent au sort de la Société : il la fréquente et la soutient financièrement. Il est souvent l’hôte du prince Czartoryski, d’abord dans sa demeure rue du Roule 2 , située dans le faubourg Saint-Honoré 3, 4, avant de le retrouver à l’Hôtel Lambert, à partir de 1843. 5
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| Portrait du prince Adam Czartoryski, vers 1831 (📸alchetron.com et commons.wikimedia.org) |
Au cours de ce mois de janvier 1833, Friedrich Kalkbrenner – qui treize mois plus tôt avait proposé à Chopin de suivre un enseignement de trois ans – compose des Variations sur la Mazurka en si bémol majeur op. 7 n° 1. 6
Au printemps de cette même année, Chopin prend part à plusieurs concerts donnés par ses amis et relations.7 Si l’on en croit la presse et deux programmes très rares parvenus jusqu’à nous, il se serait produit au moins six fois en public en 1833.
L’unique occasion où il aurait fait entendre une de ses propres compositions serait celle du 25 avril 1833, lors d’une des soirées mensuelles de l’ Athénée Musical à la salle Saint-Jean de l’Hôtel de Ville:
« Adagio et Rondo d’un Concerto pour piano, composé et exécuté par M. Chopin, de Varsovie. »
Tout porte à croire qu’il s’agissait là d’un extrait du futur Concerto en mi mineur, op. 11, qui paraîtra en juin chez Maurice Schlesinger. Par ailleurs, c’est Narcisse Girard, déjà chef d’orchestre lors du concert du prince de la Moskowa (20 mai 1832) qui avait dirigé alors le premier mouvement de ce même concerto.
La mention « par M. Chopin, de Varsovie », qui disparaîtra des programmes ultérieurs, souligne qu’au printemps 1833, le pianiste-compositeur demeure encore perçu comme un soliste étranger par le public parisien. 8
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| Salle des concerts de l'Hôtel de Ville de Paris 9, xylographie de 1844 (📸 gutenberg.org, hans-hinterkeuser.de) |
Les autres apparitions publiques de Chopin cette année-là ont eu pour but d’apporter son concours à d'autres pianistes.10 :
- le 18 mars 1833 (probablement), il joue à quatre mains avec Amédée de Méreaux des Variations composées par ce dernier sur un thème de Hérold. 11
- le 3 avril, il interprète, aux côtés de Liszt, Jacques et Henri Herz, une Fantaisie pour huit mains et deux pianos d'Henri Herz, sur un thème de Meyerbeer. 12 13
Privée de ses lettres, la correspondance de Chopin ne livre aucun indice sur ce qu’il écrit à sa famille en 1833 14. Mais une lettre du 13 avril, envoyée par son père, révèle que son succès ne lui permet pas encore de vivre aisément :
« […] les compliments flatteurs […] sont de la fumée qui ne te soutiendraient pas en cas de besoin. […] Cette réflexion, je te l’avoue me tourmente souvent, car je vois que tu vis au jour le jour et que tu n’es pas en état de faire le moindre petit voyage, même dans l’intérieur du pays où tu te trouves. Tu parlais d’aller en Angleterre, et avec quoi ? […] Ton bien-être, voilà ce qui m’intéresse, et la fausseté de Kal[kbrenner] qui est très évidente, car on voit bien qu’il a causé des migraines, me fait de la peine par rapport à toi. Je t’avoue que tu as eu beaucoup de bonhomie de lui faire une dédicace [le Concerto en mi mineur édité en juin]. […] J’ai dit ce que je sens et ce que je pense ; si tu trouves quelque chose qui ne s’accorde pas avec ta façon de vivre et de penser, attribue-le à la trop grande sollicitude d’un père qui t’aime tendrement. » 15
Chopin fréquente alors un cercle d’amis composé de Franchomme, Hiller, Liszt, Mendelssohn, ainsi que d'Osborne et Stamaty. Ce groupe pittoresque et joyeux déjeune souvent ensemble dans un restaurant des Grands Boulevards ou discute au café Feydeau. 16 17 Les jeunes artistes aiment aussi se retrouver chez le docteur Hermann Franck, au 5, chaussée d’Antin. 18
Chopin tisse des liens avec Mendelssohn, mais ses relations sont encore plus étroites avec Hiller. L’admiration et l'affection de celui-ci pour Chopin est telle qu’il n'hésite pas à le surnommer « objet adoré de mon cœur ». 19
Quant à Liszt, leur amitié est d’une nature surtout artistique : chacun admire chez l’autre ce qui lui fait défaut. 20
En 1855, Liszt rappellera à Hiller que cette « confrérie romantique » comptait cinq membres, dont lui-même était l’élément central. 21
Le salon du comte et de la comtesse Plater devient l’un de leurs lieux de rencontre favoris.
Plus tard, Hiller rapportera qu’un soir, chez les Plater, Chopin affirma que seul un natif de Pologne, «seul celui qui en a respiré le parfum des champs et des bois, est capable de comprendre entièrement - de cœur et d’esprit — la musique nationale polonaise. » 22
Liszt et Hiller, en désaccord, soutinrent qu'il s'agissait avant tout d'une question de sens artistique et d'imagination. Pour en avoir le cœur net, ils interprétèrent tour à tour un chant très connu, la Mazurka de Dombrowski (Mazurek Dąbrowskiego: Jeszcze Polska nie zginęła – La Pologne n’est pas encore morte). Après avoir entendu Chopin, les deux rivaux durent s'incliner, reconnaissant que lui seul en saisissait pleinement l'essence. 23
Instant musical
🕊️ Dans chaque épisode de cette série, sont proposées une ou plusieurs œuvres en lien avec une étape du parcours de Chopin. (Voir la note d’introduction dans l’article du 2 novembre 1830 : 📚 Les derniers adieux à Varsovie)
Rondo en mi bémol majeur opus 16
Composé entre 1832 et 1833, ce Rondo prolonge le style « brillant » des œuvres de jeunesse de Chopin. Elle répond aux attentes du public et des amateurs de l’époque, et semble conçue avant tout pour la publication. 24
Le musicologue Zdzisław Jachimecki a suggéré que la pièce pourrait remonter à la période varsovienne du compositeur ; seule l’introduction aurait été écrite à Paris en 1833.
L'œuvre est dédiée à l’une de ses élèves les plus talentueuses, Caroline Hartmann. Dernier des quatre Rondos pour piano de Chopin, il paraît chez Ignace Pleyel en mars 1834 — peu avant que le catalogue de l’éditeur ne soit repris par Schlesinger. 25
1. Bronisław Edward Sydow : Correspondance de Frédéric Chopin, tome II (Korespondencja Fryderyka Chopina), p. 86
2. Tadeusz
A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 361
3. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 289
4. 5. Cairn : Revue de la Bibliothèque Nationale de France
6. Institut
National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): January 1833
7. Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): Spring 1833
8. Jean-Jacques Eigeldinger, L’univers musical de Chopin, p. 204-205 — Marie-Paule
Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 297 — Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 25 April 1833
9. Image relative au concert du 25 avril 1833, Jean-Jacques Eigeldinger, L’univers musical de Chopin, p. 204
10. Jean-Jacques Eigeldinger, L’univers musical de Chopin, p. 206
11. Jean-Jacques Eigeldinger, L’univers musical de Chopin, p. 206 — Marie-Paule
Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 296
12. Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 3 April 1833 — Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 297
13. Chopin s'est probablement désisté du concert du 2 avril, en faveur du concert du lendemain, organisé par Berlioz au Théâtre des Italiens, au profit de Harriet Smithson, où il devait jouer à quatre mains avec Liszt une sonate d'Onslow. (Jean-Jacques Eigeldinger, L’univers musical de Chopin, p. 206 — Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 297)
14. Jean-Jacques Eigeldinger:
L’univers musical de Chopin, p. 205-206
15. Bronisław Edward Sydow : Correspondance de Frédéric Chopin, tome
II
(Korespondencja
Fryderyka Chopina), p. 87
16. Tadeusz
A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 340
17. "Les repas pris avec Mendelssohn, Liszt, Hiller, où chacun payait successivement pour tous..." (Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 347). "Le café Feydeau, boulevard des Italiens" (polskifr.fr)
18. Chopin emménagera au 5, Chaussée d’Antin en juin 1833 (Marie-Paule
Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 306).
19. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 257
20. Tadeusz
A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 336
21. Marie-Paule
Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 285 — Cairn: Franz Liszt
22. Jean-Jacques
Eigeldinger : Chopin, âme des salons parisiens, p. 129
23. Tadeusz
A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 341
24. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 374
25. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 327
📖 Sources : Bibliographie
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⏱ La chronologie des œuvres de Chopin est détaillée dans la page : Œuvres complètes
Cet article est inspiré en partie d'un message publié sur Facebook le 2 avril 2025: Chopin l'Enchanteur: 💐Un soir, chez les Plater...
Note: afin de faciliter la recherche, en raison des contraintes de clavier, les noms cités sont orthographiés ici sans signes diacritiques, sans déclinaisons, ligatures, ni autres particularités typographiques: Bronislaw, Zielinski, Fryderyk, coeur, Dabrowski
Biographie #76 📚76



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