Rafał Blechacz et Chopin

Rafał Blechacz

«L’artiste conduit la poésie jusqu’à l’impalpable» «Un cœur pur au piano, en nuances subtiles et racées»

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📚 Partition en lambeaux, cœur en vacances: été 1833


Au printemps 1833, les publications de Frédéric Chopin parviennent à Varsovie et s’écoulent rapidement. 1

Dans sa lettre du 13 avril, son père, Nicolas, l’informe que ses « Nocturnes et Mazurkas ont été réimprimés à Leipzig, et ont été vendus ici en peu de jours. »  2


"Murmures de la Seine" et "Souvenirs de Varsovie"

A Londres, les premières éditions commencent à paraître en juin. L’éditeur Wessel leur attribue des titres accrocheurs qu’il invente lui-même, malgré les protestations de Chopin : Les Murmures de la Seine (pour les Nocturnes op. 9 3 4, Souvenirs de Varsovie (pour les Mazurkas op. 6 et 7). 5

Les Murmures de la Seine, première édition anglaise des trois premiers Nocturnes de l'opus 9
Les Murmures de la Seine, première édition anglaise des Nocturnes op. 9 (📸chopinonline.ac.uk)


Le 6 juillet paraît l'édition française du Grand Duo Concertant en mi majeur, dédiée à la jeune Adèle Forest, parente d’Auguste Franchomme, co-auteur de l'œuvre. 6

La diffusion progressive des œuvres de Chopin commence à offrir aux musiciens comme aux critiques un terrain propice à l’analyse de son langage musical. 7 Pourtant, la presse parisienne demeure relativement silencieuse. Après avoir salué les débuts parisiens du jeune compositeur, la Revue musicale de François-Joseph Fétis reste étonnamment réservée face à ses publications récentes. Conservateur dans ses goûts, Fétis peine sans doute à adhérer pleinement à l'originalité audacieuse de Chopin. Mais il semble avoir préféré s’abstenir, par amitié, optant pour le silence plutôt qu'un jugement peu favorable. 9


"Ce jeune auteur se place, à son début, au niveau des grands maîtres." 

Une critique élogieuse apparaît dans le premier numéro de la revue Le Pianiste du 10 novembre 1833 10 11, entièrement rédigé par le pianiste et pédagogue Charles Chaulieu 12 13, qui salue les Études op. 10:

« Ce jeune auteur se place, à son début, au niveau des grands maîtres. […] Les gens qui taxaient autrefois Beethoven de bizarrerie, ne le comprenaient pas plus que ne comprennent aujourd’hui Chopin ceux qui le traitent d’énigmatique. […] Mais je vous affirme que les productions de cette force sont rares, et qu’il est très honorable pour le jeune Chopin de débuter, pour ainsi dire, par un ouvrage où brillent toutes les qualités de l’homme fait. » 14

Ce n’est véritablement qu’à partir de 1834, avec la création par l’éditeur Schlesinger de sa propre revue, La Gazette Musicale, que des compte-rendus commenceront à paraître. 15

Un exemplaire de la revue Le Pianiste
Un exemplaire de la revue Le Pianiste (📸 ripm.org)




"Des dissonances qui déchirent les oreilles"

En revanche, en Allemagne, la critique se montre particulièrement virulente. Dans sa revue Iris, le critique musical berlinois Ludwig Rellstab (1799-1860) s’emporte le 12 juillet. Il passe en revue les Mazurkas récemment publiées (op. 7), où il entend « des dissonances qui déchirent les oreilles, des transitions forcées, des modulations criardes, une distorsion insupportable de la mélodie et du rythme ». Dans un geste symbolique, il déchire les partitions en lambeaux. 16 17

Article du 12 juillet 1833, revue Iris, p. 1
Revue Iris du 12 juillet 1833, p. 1 (📸 archive.org)

Article du 12 juillet 1833, revue Iris, pages suivantes
Article du 12 juillet 1833 sur les Mazurkas op. 7 par Rellstab, revue Iris (📸 archive.org


Il récidive le 2 août, cette fois dans une critique consacrée aux Nocturnes op. 9, établissant un parallèle avec John Field, le compositeur irlandais considéré comme le créateur du genre 18 :

« Là où Field sourit, Monsieur Chopin grimace ; là où Field soupire, Monsieur Chopin se tord en grimaces ; où Field hausse les épaules, Monsieur Chopin se cambre; si Field ajoute quelques épices à son met, M. Chopin y verse une pleine poignée de poivre de Cayenne. […] Nous conjurons M. Chopin de revenir au naturel. » 


"Celui qui a les doigts démis pourra les redresser en jouant ces Études"

Quant aux Études op. 10, le même Rellstab se montre laconique et mordant, le 31 janvier 1834 : 

« Que l’on nous épargne un compte-rendu spécial des douze nouveaux apôtres que M. Chopin a envoyé dans le monde sous la forme de ces douze œuvres; contentons-nous de remarquer à toutes fins utiles que celui qui a les doigts démis pourra les redresser en jouant ces Études, mais celui qui a des doigts sains devrait s'en garder et ne point y toucher s'il n'a pas messieurs Von Gräfe ou Dieffenbach [chirurgiens] à proximité. »  19

Peut-être songeait-il à l’Étude op. 10 n° 2, conçue pour délier les doigts faibles (3e, 4e et 5e), qui se chevauchent dans une gamme chromatique d’une manière alors tout à fait inhabituelle — et très difficile à exécuter. 

Même parmi les musiciens qui lui sont bienveillants, le style de Chopin, résolument nouveau, peut désarçonner. En juillet 1833, le pianiste Ignaz Moscheles, installé à Londres, note dans son journal :

« Je profite avec plaisir le soir de quelques heures de liberté pour m’initier aux Études et aux autres œuvres de Chopin ; je trouve beaucoup de charme dans leur originalité et dans la coloration nationale de leurs motifs ; cependant, mes pensées trébuchent toujours, ainsi que mes doigts, sur certaines modulations difficiles, non artistiques et incompréhensibles pour moi. Dans l’ensemble, je trouve sa musique souvent trop suave, pas assez virile, et guère l’œuvre d’un musicien profond.»  20 21

Il est à noter que nombre de ces critiques évolueront avec le temps et finiront par reconnaître l’envergure du compositeur.

Respectant ses engagements pris en 1832 lors de la signature de son contrat avec Schlesinger, Chopin compose pendant l’été ses Variations en si bémol majeur, opus 12, sur un thème extrait du populaire rondo « Je vends des scapulaires », tiré de l’ opéra Ludovic d’Hérold, récemment créé. Robert Schumann qualifiera ces Variations de manière lapidaire : "Par rapport à ses œuvres originales, elles ne méritent même pas d'être mentionnées". 22 Elles sont dédiées à Emma Horsford, l'une des élèves de Chopin 23 et seront publiées en décembre 1833 à Paris. 24

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Rafał Blechacz interprète les Variations en si bémol majeur, op. 12 (en 1998, à l'âge de 13 ans)

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Confiant désormais dans l’avenir de sa carrière, Chopin, qui n’a pas quitté Paris depuis près de deux ans, s’offre deux escapades. La première, entre le 29 juillet et le 4 août, le conduit à Bruxelles, peut-être sur l'invitation de Fétis 25, en compagnie du harpiste François-Joseph Dizi. 26


Séjour enchanteur à Azay-sur-Cher

La seconde, à la fin du mois d’août, prend la forme de véritables vacances d’une dizaine de jours en Touraine, chez les Forest, des amis de Franchomme. 27

Jules Forest, avocat et violoncelliste amateur possède une résidence d’été surnommée Côteau, située sur une colline à Azay-sur-Cher, descendant en pente douce vers la rivière. Adèle Forest, sa fille de 16 ans, reçoit quelques leçons de Chopin, qui se poursuivront à Paris. 28 

Le château du Côteau tel que l’a connu Chopin n’existe plus.
En 1837, le logis seigneurial du XVIe siècle passe, par alliance, dans une autre famille.
En 1865, l’ancien bâtiment est détruit, puis reconstruit trente mètres plus loin, au cœur d’un parc de seize hectares. 29

Le château du Côteau actuel
Le château du Côteau actuel, à Azay-sur-Cher (📸 azaysurcher.fr


Une exceptionnelle improvisation en province, à Tours

Fait notable : c’est au cours de ce séjour que se produit la seule circonstance documentée dans laquelle Chopin improvise publiquement en France. Le 3 septembre 1833, il donne un concert à l’Hôtel de Ville de Tours, dans une ville où Franchomme compte de nombreux admirateurs. La critique locale saluera « la finale de cette improvisation, où il s’est élevé à la plus grande hauteur ». 30

L'Hôtel de Ville de Tours (devenu depuis la Bibliothèque), où Chopin s'est produit, fut détruit lors d' un bombardement en juin 1940, puis reconstruit dans un style moderne. 31

L'ancien Hôtel de Ville de Tours
L'ancien Hôtel de Ville de Tours, où Chopin s'est produit le 3 septembre 1833 (📸 monumentum.fr)

 

De retour à Paris, Chopin conserve un souvenir ému de cette parenthèse heureuse, comme en témoigne la lettre à Franchomme, écrite le 14 septembre : 

« […] Côteau ! Oh Côteau ! — Dis, mon enfant, à toute la maison de Côteau, que je n’oublierai jamais mon séjour en Touraine — que tant de bonté laisse une reconnaissance éternelle. —  On me trouve engressé [sic] 32 et bonne mine — et je me porte à ravir grâce aux voisines du dîner qui m'ont prêté des soins vraiments maternels. […]  
Et les paysannes de Pornic et la farine ! […] 33 
Arrive nous gras et bien portant comme moi. […]  
 
F. Ch. 
Hoffmann, le gros Hoffmann [son colocataire] et le svelte Smitkowski t’embrassent aussi. » 34

 

Localisation de Bruxelles et Azay-sur-Cher sur une carte
Localisation de Bruxelles (Belgique), Azay-sur-Cher, et Pornic sur une carte (📸 La Pologne et les voyages de F. Chopin – Google My Maps)



🎧 Une playlist intitulée Rafał Blechacz plays Chopin, regroupant toutes les œuvres de Chopin enregistrées par Rafał Blechacz, est disponible sur Spotify open.spotify.com/playlist/RafałBlechacz


1. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 383
2. Bronisław Edward Sydow : Correspondance de Frédéric Chopin, tome II (Korespondencja Fryderyka Chopina), p. 88
3. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): Nocturne op. 9 n° 3
4. chopinonline.ac.uk : Nocturne op. 9 n° 3
5. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): June 1833
6. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 6 July 1833
7. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 377
8. 9. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 384
10. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 299
11. Retrospective Index to Music Periodicals: Le Pianiste
1. Retrospective Index to Music Periodicals: Le Pianiste, page XVI
13. Wikipedia: Charles Chaulieu
14. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 306
15. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 384
16. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 12 July 1833
17. Internet Archive: Revue Iris im Gebiete des Tonkunst, Article du 12 juillet 1833, 1ère page  —Article du 12 juillet 1833 , pp. 110 à 112
18. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 380 — L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 2 August 1833 et John Field
19. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 381 — L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 31 January 1834
20.Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 381 
21. Internet Archive: Life of Moscheles, tome 1, p. 295
22. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): 16 May 1833
23. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): Variations op. 12
24. Les Variations op. 12 ont été publiées à Leipzig en novembre 1833, et en janvier 1834 à Londres et BerlinNarodowy Instytut Fryderyka Chopina: Winter 1833   Variations-in-b-flat-major — Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 311
25. L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): July-August 1833
26. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 308
27. 28. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 309
29. azaysurcher.fr — duvoyage.com: Domaine du Coteau.html
30. Critique parue dans le Journal Politique et Littéraire d’Indre et Loire du 8 septembre 1833 (citée par Jean-Jacques Eigeldinger, Chopin, âme des salons parisiens, p. 59)
31. Monumentum: Bibliothèque municipale de Tours  — Wikipedia: Hôtel de Ville de Tours
32. Marie-Paule Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 309
33. C'est une allusion au petit jeu de société suivant: dans un plat, on faisait une pyramide de farine au sommet de laquelle on déposait aussi délicatement que possible, une mince alliance en or qu'il s'agissait d'enlever avec le bout de son nez. L'amusant est que Chopin avec son long nez, mince et recourbé, réussissait parfaitement à ce jeu, tandis que Franchomme qui avait le nez rond et court ne pouvait y arriver. Cette histoire a été transmise par Mme Adolphe de Lauverjat, née Adèle Forest, au petit-fils d'Auguste Franchomme. (Bronisław Edward Sydow : Correspondance de Frédéric Chopin, tome II, p. 97)
34. Bronisław Edward Sydow : Correspondance de Frédéric Chopin, tome II (Korespondencja Fryderyka Chopina), p. 96

📖 Sources :  Bibliographie

➡️ Découvrez la rencontre entre Chopin et Bellini en suivant le prochain épisode: Bellini et Chopin: une alchimie (📖 79)

🗓️  Découvrez d'autres épisodes marquants de la vie de F. Chopin en cliquant sur ce lien : Actualités, anecdotes, calendrier

 La chronologie des œuvres de Chopin est détaillée dans la page Œuvres complètes

🎧 Les enregistrements de Rafał Blechacz sont détaillés dans l’article : Rafał Blechacz et Chopin


Cet article a inspiré une publication parue sur Facebook (Chopin l'Enchanteurle 31 janvier 2026🏥 Quand jouer Chopin requiert un chirurgien...

Cet article est inspiré d'un tweet publié le 3 septembre 2022: Hanami sur X : "💐Le 3 septembre 1833... (Twitter)


Note: afin de faciliter la recherche, en raison des contraintes de clavier, les noms cités sont orthographiés ici sans signes diacritiques, sans déclinaisons, ligatures, ni autres particularités typographiques: Bronislaw, Zielinski, Fryderyk, Etudes, Rafal Blechacz, oeuvre

Biographie #78 📚78

Article publié le juillet 25, 2025 • Mis à jour le mai 04, 2026

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