📚 Mazurkas op. 17 : de l'audace à l'ineffable
Dès 1834, Frédéric Chopin n’a plus à se plier aux attentes de ses éditeurs ni à celles des salons, comme ce fut le cas pour le Grand Duo concertant, les Variations brillantes (Hérold), le Rondeau en mi bémol ou le Boléro. Il peut désormais suivre plus librement son élan créateur. 1
Composées entre 1830 et 1833 2 et publiées en mars 1834, les Mazurkas op. 17 sont les premières qu'il fait paraître depuis son installation à Paris. 3
Plusieurs spécialistes considèrent – comme l'exprime Rafał Blechacz, l’un des plus grands interprètes de Chopin – que « les Mazurkas sont des formes uniques d’expression musicale, dans lesquelles le compositeur a souvent renfermé ses sentiments et ses pensées les plus secrets et les plus intimes. »
Il ajoute: « Leur singularité réside, à mon avis, dans la combinaison magistrale du raffinement français avec le rythme énergique et vif de la mazurka, si caractéristique de la musique folklorique polonaise. » 4
Tadeusz Zieliński estime que « l’originalité de ces quatre morceaux provient d’un étonnant mélange de simplicité et de raffinement, et notamment de la façon dont les motifs nourris d’airs populaires s’entremêlent à des procédés d’une surprenante nouveauté. » 5
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| Première édition parisienne des Mazurkas op. 17 (📸chopinonline.ac.uk) |
Mazurka en si bémol majeur, op. 17 n° 1
Pleine de vigueur et de dynamisme, elle semble témoigner de l’attention que Chopin porte aux pratiques des musiciens ruraux. 6
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| nifc.pl |
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Rafał Blechacz interprète la Mazurka en si bémol majeur, op. 17 n° 1
Mazurka en mi mineur, op. 17 n° 2
Elle adopte le ton nostalgique d’un kujawiak. 7
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| nifc.pl |
Mazurka en la bémol majeur, op. 17 n° 3
Selon Mieczysław Tomaszewski, son atmosphère est « quelque peu surréaliste, à la frontière du rêve et de la réalité. » 8
Marceli Antoni Szulc voit dans la musique qui interrompt le trio par un contraste soudain « l’imitation du grincement des violoneux de village ». 9
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| nifc.pl |
Rafał Blechacz interprète la Mazurka en la bémol majeur, op. 17 n° 3
Mazurka en la mineur, op. 17 n° 4
Elle est inoubliable, comme en témoignent trois spécialistes:
Pour Tadeusz Zieliński: « elle se démarque par une étonnante profondeur. […] L’impression qu’elle produit est saisissante : il s’en dégage tantôt une tristesse sans borne, tantôt une contemplation aussi mystérieuse qu’insondable. […] Un tel effet, suivi du retour du thème principal joué très doucement, est proprement inoubliable. […] Contrairement aussi à l’application des principes classiques, ce morceau ne s’achève pas sur la tonique mais sur les quatre mystérieuses et ineffables mesures du début. […] Cette mazurka d’un style et d’un propos si romantique, […] n’en révèle pas moins les nouvelles tendances stylistiques de Chopin et l’audace de ses procédés. » 10
Les pensées et les sentiments du compositeur se tournent sans cesse vers la Pologne, marqués par le deuil, après l’écrasement de l’insurrection par les Russes. Il n'est donc guère surprenant, selon Zieliński, que les Mazurkas op. 17 soient empreintes de tristesse. 11 Il perçoit même dans la Mazurka n° 4 « un abîme de désespoir qui n’existe dans aucune autre mazurka, pas même dans toute l’œuvre du jeune Chopin. » 12
Pour Mieczysław Tomaszewski, « elle débute par quatre mesures mystérieuses, remplies d’une musique d’accords qui ne connaissent pas encore leur chemin. Après elles apparaît un thème inoubliable, joué espressivo. Indéniablement kujavien. » 13
Et Rafał Blechacz ajoute : « … Le silence joue également un rôle très important. Une fois, à Hambourg, j’ai joué les Mazurkas op. 17. Dans la dernière, l’accord final pianissimo se transforme en silence. C’était tellement long que j’ai eu l’impression qu’il appartenait à l’œuvre. J’ai senti que quelque chose de magique et de profond avait été créé...» 14
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| nifc.pl |
Rafał Blechacz interprète la Mazurka en la mineur, op. 17 n° 4 (Hambourg, 2009)
Lenz aurait surnommé cette mazurka, devant Chopin lui-même, « le visage endeuillé » et rapporte que celui-ci était « satisfait de cette dénomination ». 15
La Gazette musicale de Paris, dans son numéro du 29 juin 1834, salue ainsi les Mazurkas op. 17 :
« M. Chopin s'est acquis une réputation toute spéciale par la manière spirituelle et profondément artistique avec laquelle il sait traiter la musique nationale de la Pologne, genre de musique qui ne nous était encore que fort peu connu. [...]
La véritable Mazourka polonaise, telle que M. Chopin nous la reproduit, porte un caractère si particulier et s'adapte en même temps avec tant d'avantage à l'expression d'une sombre mélancolie comme à celle d'une joie excentrique; elle convient si bien aux chants d'amour comme aux chants de guerre […]. Il faudra cependant pour arriver à une bonne exécution de ces Mazourkas, avoir compris d'une manière intime le caractère du génie de l'auteur, car ici encore il nous apparaît poétique, tendre, fantastique, toujours gracieux et toujours aimable, même dans les moments où il s'abandonne à l'inspiration la plus passionnée. […]
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| Gazette musicale de Paris du 29 juin 1834, première page (📸 archive.org) |
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| Gazette musicale de Paris du 29 juin 1834, page de l'article consacré aux Mazurkas op. 17 (📸 archive.org) |
Parmi ces quatre Mazourkas, notre favorite est sans contredit la dernière. Nous n'essaierons pas même de donner une idée de cette composition si gracieuse et si constamment empreinte d'une riche poésie. C'est ici que la musique paraît dans toute sa splendeur poétique, dans des régions auxquelles le langage ordinaire ne doit vouloir s'élever. Puisse cette délicieuse production se trouver bientôt entre les mains de tous les pianistes habiles ! » 16
Les Mazurkas op. 17 sont dédiées à la cantatrice Lina Freppa. Elles paraissent à Paris en mars 1834, chez l'éditeur Ignace Pleyel & Cie 17, puis en août à Londres, où Wessel publie l'ensemble sous un titre volontairement accrocheur : « Souvenir de la Pologne ». 18
1. Tadeusz
A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 395
2. L’Institut
National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina) : Quatre Mazurkas Pour le Piano Forte, Op. 17
3. Tadeusz
A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 347
4. Rafał Blechacz : interview accordée à Universal Music Polska (3 octobre 2025)
5. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 348
6. Narodowy Instytut Fryderyka Chopina : mazurka-in-b-flat-major
7. Narodowy Instytut Fryderyka Chopina : mazurka-in-e-minor
8. Narodowy Instytut Fryderyka Chopina : mazurka-in-a-flat-major
9. Narodowy Instytut Fryderyka Chopina : mazurka-in-a-flat-major
10. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, pp. 350-351
11. 12. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 348
13. Narodowy Instytut Fryderyka Chopina : mazurka-in-a-minor
14. Rafał Blechacz, entretien avec Jacek Marczyński, Rzeczpospolita, 2 mars 2023
15. Marie-Paule
Rambeau : Chopin, l’Enchanteur autoritaire, p. 321
16. Les références bibliographiques complètes figurent dans l’article « L'inspiration la plus passionnée ».
17. La maison d’édition Ignace Pleyel & Cie exista jusqu’en 1834. Les premières éditions de Chopin imprimées par l’éditeur sont : le Rondo pour piano-forte, Op. 16 et Quatre Mazurkas Pour le Piano Forte, Op. 17. (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina : Quatre Mazurkas Pour le Piano Forte, Op. 17 et ignace-pleyel-et-cie)
18. Narodowy Instytut Fryderyka Chopina : mazurka-in-a-minor
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Note: afin de faciliter la recherche, en raison des contraintes de clavier, les noms cités sont orthographiés ici sans signes diacritiques, sans déclinaisons, ligatures, ni autres particularités typographiques: Bronislaw, Zielinski, Fryderyk, Rafal Blechacz, oeuvre
Biographie #82 📚82








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