En ce début d’été 1834, Frédéric Chopin reçoit une invitation inattendue : la famille Wodziński l’invite à séjourner à Genève.
Chopin et la famille Wodziński : une relation ancienne
Les Wodziński appartiennent à la noblesse aisée de Cujavie, région dont est également originaire la mère de Frédéric. Leurs fils — Antoni, Feliks, puis Kazimierz 1— avaient été élèves au Lycée de Varsovie où enseignait le père de Chopin. Le jeune Frédéric fréquentait alors régulièrement la famille : il jouait avec les plus jeunes enfants, dont Maria, et leur rendait visite aussi bien dans leur appartement de la rue Miodowa que dans leur domaine rural de Sułków, en Cujavie, lorsqu’il passait l’été dans la région. 2
À la suite de l’Insurrection de Novembre, Antoni et Feliks s’engagent dans les combats contre la domination russe. Après la défaite, ils sont contraints à l’exil. Wincenty, le père, emmène d’abord les siens hors de Pologne. Quelques mois plus tard, n’étant pas l’objet de poursuites, il retourne sur ses terres, tandis que son épouse, Teresa Wodzińska, s’installe à Genève avec les enfants, afin de leur offrir une éducation ouverte sur l’Europe. 3 4
Le salon genevois de Mme Wodzińska devient rapidement un lieu de rencontre prisé, fréquenté par de nombreuses figures de l’émigration polonaise et de la vie intellectuelle européenne, parmi lesquelles Adam Mickiewicz, Zygmunt Krasiński, ou encore Juliusz Słowacki.
Ce dernier, qui séjourne à Genève entre 1832 et 1836, est introduit dans la maison des Wodziński et fréquente assidûment leur cercle. 5 6 Dans une lettre à sa mère, il dresse un portrait sans complaisance de Maria : « Elle est désormais une jeune fille, mais très laide — elle joue admirablement du piano. John Field, lors de son passage ici, lui a donné des leçons. » 7 Malgré ce jugement sévère, Słowacki tombe profondément amoureux d’elle et lui consacre une œuvre poétique inspirée de leur relation. 8 9
Première édition française de la Grande Valse brillante en mi bémol majeur, op. 18 (📸 chopinonline.ac.uk)
Maria Wodzińska et la musique de Chopin
Âgée de quinze ans10, Maria cultive une véritable passion pour la musique. Pianiste assidue, elle joue notamment les œuvres récemment publiées de Chopin, sans doute avec une certaine nostalgie liée à leurs souvenirs d’enfance.
Au début de l’été 1834, Feliks écrit à Chopin pour l’inviter à Genève au nom de sa mère. Maria joint à la lettre une de ses propres compositions. Ce geste, à la fois artistique et personnel, touche profondément le compositeur, qui apprécie sincèrement la pièce. 11
Bien qu’il décline l’invitation, invoquant « du travail impossible à remettre », Chopin répond avec émotion dans une lettre datée du 18 juillet 12:
« […] Ta sœur a eu l’extrême amabilité de m’envoyer une de ses compositions. Cela m’a causé un plaisir inexprimable et, le soir-même, j’ai improvisé, dans un des salons d’ici, sur le thème de cette petite Maria avec qui nous jouions naguère à cache-cache à travers les chambres de la maison de Pszenny...Et aujourd’hui ! Je prends la liberté d’envoyer à mon inestimable collègue Mlle Marie une petite valse que je viens de publier [en français dans le texte 13]: Puisse-t-elle lui faire ne serait-ce que la centième partie du plaisir que j’ai éprouvé à recevoir ses variations. [...] ». 14
En guise de remerciement, il adresse à Maria sa Grande Valse brillante en mi bémol majeur op. 18, fraîchement publiée. 15
Derrière cette correspondance en apparence anodine s’esquissent déjà les contours d’une relation où musique et sentiments ne tarderont pas à se rejoindre entre Frédéric Chopin et Maria Wodzińska.
Instant musical
🕊️ Dans chaque épisode de cette série, sont proposées une ou plusieurs œuvres en lien avec une étape du parcours de Chopin. (Voir la note d’introduction dans l’article du 2 novembre 1830 : 📚 Les derniers adieux à Varsovie)
Grande Valse brillante op. 18
Composée l’année précédente, 16 il s’agit de la première valse éditée de Chopin. 17 Brillante et élégante, elle est, selon Zieliński, « vouée au divertissement de salon 18». Le critique Robert Schumann ira même jusqu’à affirmer qu’une telle pièce « devrait être dansée au minimum par des comtesses ». 19
Cette valse est dédiée à Laura Horsford, l’une des élèves de Chopin, à qui il envoie l’autographe le 10 juillet 1833. 20 Elle est la sœur d’Emma, destinataire des Variations op. 12. 21
Il existe par ailleurs d’autres versions, moins abouties, dont un autographe de 1833, offert à la comtesse de La Panouse, et associé à celui de la Valse op. 70 n° 1. 22
L’œuvre est publiée en juin 1834 à Paris chez Schlesinger, en juillet-août à Leipzig chez Breitkopf & Härtel, avant de paraître à Londres fin août chez Wessel, qui lui attribue — comme souvent — le titre « Invitation pour la danse ». 23
"Invitation pour la danse", première édition anglaise de la Grande Valse brillante en mi bémol majeur, op. 18, publiée chez Wessel (📸chopinonline.ac.uk)
Le 10 août 1834, la Gazette musicale de Paris salue cette nouvelle œuvre en ces termes :
« Nous annoncions dernièrement une production de M. Chopin, ses quatre dernières mazourkas , ouvrage qui, malgré toute la richesse des idées, malgré toute la fraîcheur et la nouveauté qu'on y admire, se distingue cependant par une grande simplicité et ne contient que peu ou point de difficultés. Nous devons cette fois encore louer les mêmes propriétés aujourd'hui si rares , dans la valse que nous recommandons à nos lecteurs. Il nous paraît donc suffisamment prouvé que lorsque cet artiste écrit des passages difficiles il n'y est pas poussé par un vain caprice, mais bien par le sens et le caractère du morceau, ainsi que cela devrait toujours avoir lieu dans une création de l'art. Cette valse est des plus brillantes, quoique particulièrement convenable à la danse, et elle mérite de se trouver bientôt sur les pianos dont les pupitres n'ont point l'habitude de porter de la musique vulgaire. [...] » 24 25
Gazette musicale de Paris du 10 août 1834 (📸 archive.org)
10. 7 janvier 1819- 7 décembre 1896 (Wikipedia: Maria Wodzińska)
11. Tadeusz A. Zieliński : Frédéric Chopin, p. 437
12.L’Institut National Frédéric Chopin (Narodowy Instytut Fryderyka Chopina): lettre du 18 juillet 1834, datée du 16 juillet pour Tadeusz A. Zieliński (Frédéric Chopin, p. 437)
⏱La chronologie des œuvres de Chopin est détaillée dans la page : Œuvres complètes
Note: afin de faciliter la recherche, en raison des contraintes de clavier, les noms cités sont orthographiés ici sans signes diacritiques, sans déclinaisons, ligatures, ni autres particularités typographiques: Bronislaw, Zielinski, Fryderyk, oeuvre, Wodzinski, Sulkow, Wodzinska, Krasinski, Slowacki
Biographie #86 📚86
Article publié le avril 13, 2026 • Mis à jour le mai 23, 2026
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